Roland Lomenech – C’est par la maîtrise de ces appareils de domination idéologique que constituaient au XVIIIe siècle les salons, ancêtres de nos médias modernes, que les philosophes des Lumières ont réussi à faire passer dans les mentalités que le Moyen-Age était une période obscure dont les lumières de la raison enfin libérée de la superstition (= la religion) ont permis à l’humanité de sortir.
Nul ne contestera le fait que grâce au développement des sciences, le progrès technique a amélioré les conditions matérielles de travail, mais malgré le fait que ce progrès matériel n’offre aucune garantie d’un progrès moral parallèle, les philosophes du XIXe siècle vont ériger le concept de progrès au rang de moteur de l’histoire.
Hegel (1770-1831) explique dans sa Préface aux Principes de la philosophie du droit que “le réel est rationnel et le rationnel est réel”. Il y a d’une part un progrès dans le passage d’un moment historique à un autre, et d’autre part une logique irréversible dans ce passage. Le processus qui commande cette évolution est dialectique, c’est-à-dire que le passage d’une époque à une autre dépend d’un mécanisme de conflit entre des éléments incompatibles, et si à certaines époques de l’histoire, l’histoire a plutôt semblé régresser, Hegel voit là une sorte de Ruse de la Raison qui soumet l’Idée à son antithèse pour qu’elle puisse en assimiler les forces et se réaliser ensuite de manière plus vigoureuse dans une synthèse. Toutes les actions des hommes sont récupérées en vue d’une stratégie qui les dépasse, et même si Hegel se met à sa fenêtre à Iéna en 1806 pour regarder “passer l’histoire à cheval” en la personne de Napoléon, ce ne sont pas pour lui les grands hommes qui font l’histoire mais “les idées qui mènent le monde”. C’est ce qu’on appelle l’idéalisme dialectique selon lequel les péripéties de l’histoire peuvent être interprétées comme autant de marches vers la justice et la liberté qui seront possibles lorsque les individus auront compris que l’Etat est leur réalité et que la contradiction entre égoïsme privé et moralité sociale se résout dans la contrainte intérieure qu’impose la connaissance de la rationalité et de l’universalité des lois morales.
Très vite, cette pensée, comme sa sœur jumelle matérialiste élaborée par Karl Marx, va susciter des réactions allergiques et en tout premier lieu celle de Max Stirner (1806-1856) dont toute la réflexion est une révolte contre ce qui asservit le Moi : la religion, la métaphysique, la morale, la loi. Pour lui, se laisser imposer des idéaux, c’est se laisser exploiter et l’histoire des hommes jusqu’à nos jours lui apparaît comme une longue “gueuserie” qu’il s’agit maintenant de refuser.
Il est ainsi le fondateur de l’anarchie ou nihilisme actif en ce sens qu’il rejette tout ce qui aliène la réalité humaine et par là, il s’oppose autant à ses contemporains socialistes qu’aux idéalistes antérieurs. Il a bien vu que “les plus récentes révoltes contre Dieu … sont des insurrections théologiques”, que “nos athées sont de pieuses gens” qui veulent non pas libérer l’homme mais lui imposer de nouveaux devoirs sous le prétexte mystificateur de préparer un avenir meilleur.
D’une certaine façon, Bakounine (1814-1876) prolonge la pensée de Stirner en lui apportant le complément pratique de l’action terroriste. Dans son Catéchisme révolutionnaire (écrit en collaboration avec le poète Netchaïev), il explique qu’il faut avoir recours à la violence (d’où la mise en place des premières cellules terroristes révolutionnaires) pour libérer l’humanité de toute forme d’aliénation philosophique, religieuse, politique ou économique, source d’oppression et de répression. Mais c’est dans des élans très passionnés que Bakounine invite l’individu à se sacrifier à sa propre cause, ce qui constitue un retour au religieux aux yeux de Stirner. D’un autre côté, on peut dire que Stirner voue quant à lui un culte à l’individu et la liberté qui constituent ainsi des notions supérieures.
Il est très difficile de se passer d’un absolu qui valide les valeurs autour desquelles toute action s’articule si elle se veut cohérente. Le génie de Stirner aura été de dénoncer l’illusion, sinon l’hypocrisie, de remplacer l’idée de Dieu par l’idée de l’État, de l’Histoire, de l’Homme, de l’Individu ou de la Liberté (toujours avec des majuscules !). Les nouveaux absolus imaginés pour remplacer l’idée de Dieu constituent de fait des simulacres dont le rôle est de faire les peuples se tenir tranquilles en les réduisant à leur dimension exclusivement matérielle, voire animale, et donc en les mutilant de leur dimension spirituelle qui pourtant est celle qui est la plus à même de les aider à développer et à épanouir leur caractère proprement humain.
Ce qui est infiniment triste et révoltant, c’est que c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. Le laïcisme militant qui a envahi le débat politique et la bonne conscience des acteurs des médias est devenue une nouvelle religion : on ne touche pas aux “valeurs de la République” ! C’est sacré. L’avortement, la contraception, le droit à “mourir dans la dignité” sont des acquis de l’Humanité dans sa marche vers la Liberté (toujours avec des majuscules, c’est important les majuscules). Une liberté pourtant sans transcendance, la liberté bovine de l’antilope qui broute son herbe placidement pendant que sa congénère se fait dévorer devant elle, la liberté de toucher le RSA, la liberté de ne plus penser pour être sûr de la mangeoire, une liberté sans conscience de ce qu’est la vie de l’âme, de ce qui fait de nous des êtres humains.
Et ce à quoi cela conduit, puisqu’il faut bien sacrifier aux idoles du moment – et ceci n’est pas une simple image – c’est à des comportements déshumanisés. Quel peuple peut donc sans susciter l’indignation et même l’horreur de ses voisins, revendiquer le droit de pratiquer ces sacrifices humains à la déesse Liberté, que sont l’avortement et l’euthanasie ? Quel peuple civilisé peut, après avoir eu connaissance de la douceur et des progrès apportés par le christianisme à l’histoire de l’humanité, choisir de refuser ses commandements et préférer sacrifier à l’idole du plaisir individuel en promouvant la contraception ? Nous assistons au retour du paganisme et de sa religiosité sanguinaire. Au retour des grands-prêtres et des sacrifices humains, au retour de l’esclavage et des jeux du cirque. A l’instauration d’un monde dont personne ne veut vraiment et qui ne peut que crouler sous les coups des barbares. A moins que…


