Thibaut Marqueyrol – Depuis le début de l’année, le Saint-Père a ouvert un grand cycle de catéchèse d’explication des textes de Vatican II, «non pas par ouï-dire ou à travers les interprétations qui en ont été données, mais en relisant ses documents et en méditant sur leur contenu» (audience du 7 janvier 2026). Cette catéchèse se donne beaucoup de mal pour tenter de démontrer une continuité entre la Tradition de l’Église et les textes conciliaires. En particulier, le cycle sur Sacrosanctum concilium entend s’appuyer sur l’enseignement de Pie XII pour fonder la légitimité de la réforme liturgique.
Le Saint-Père nous mettait cependant lui-même en garde, en citant Mgr Albino Luciani, futur pape Jean-Paul Ier, qui écrivait «prophétiquement» — sic — au début du Concile : «Il se peut que les excellents et abondants fruits d’un Concile se manifestent des siècles plus tard et mûrissent au prix d’un travail acharné pour surmonter les conflits et les situations difficiles.»
Au moins on est prévenu… on va s’acharner.
Au cours des derniers mois, l’acharnement ne désarma donc pas et l’on arriva, par un clin d’œil de la Providence, à s’attaquer à Sacrosanctum concilium (constitution sur la liturgie, de fin mai à début août). En marge de ce cycle, le 16 juin, interrogé par les journalistes à propos des sacres de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X, le Saint-Père déclarait : «Ils refusent d’accepter certains éléments fondamentaux de l’Église, à commencer par plusieurs points du Concile Vatican II. S’ils font ce choix, cela m’attriste, mais nous devons continuer d’avancer.»
Il me semble que cette déclaration doit nous interpeller, puisque le Concile lui-même a choisi de ne pas utiliser de formulation dogmatique. Ce point est d’ailleurs abondamment documenté dans le formidable livre de Roberto de Mattei, Vatican II, l’histoire qu’il fallait écrire (Éditions Contretemps, 2025). C’est précisément ce qui a été le levier décisif pour faire adopter majoritairement des textes ambigus. À tel point qu’il a fallu très souvent ajouter des notes explicatives pour indiquer comment le texte devait être reçu.
J’en arrive maintenant, après ce long développement, dont je prie le lecteur de m’excuser, à ma thèse : depuis François, l’interprétation du Concile a évolué de l’ambiguïté statique à l’ambiguïté dynamique. L’ambiguïté dynamique est une sorte de convergence du progressisme avec la pensée marxiste.
L’ambiguïté dynamique pourrait se définir comme la mécanique qui, partant d’une proposition ambiguë pouvant être interprétée dans un sens, mais reçue par la masse dans un autre, se justifie a posteriori avec des arguments absents à l’origine, lesquels permettent de proche en proche d’aller où l’on veut, en poussant des cris d’orfraie à qui remet en doute le cap, et en jurant que l’on suit un mode d’emploi millénaire dont l’encre n’est en fait même pas sèche. J’exagère à peine.
Comment peut-on sinon faire des principes de Vatican II des absolus ? Comment peut-on arriver à dire : vous n’êtes pas catholique si vous refusez une réforme ou des textes dont les auteurs eux-mêmes ne prétendaient pas faire des absolus ?
La question n’est pas rhétorique. Elle touche au critère même de la catholicité.
L’ambiguïté statique est celle de Benoît XVI. Elle reconnaît le trouble, et tente de le refermer par une herméneutique : le Concile se lit dans la continuité du sujet-Église, et les nouveautés se comprennent comme réforme, non comme rupture. L’intention est de fixer un sens. Elle échoue en partie, parce qu’un texte ambigu ne se laisse pas fixer par un discours sur le texte. Mais elle reste une opération de clôture. On cherche encore ce que le document veut dire.
L’ambiguïté dynamique renonce à cette clôture. Elle ne demande plus ce que le texte signifie. Elle demande ce que le processus permet. François l’a formulé sans détour : la manière de lire l’Évangile inaugurée par le Concile est «absolument irréversible». Non pas telle proposition, tel canon, tel paragraphe — le mouvement. Evangelii gaudium place le temps au-dessus de l’espace : mieux vaut lancer des processus qu’occuper des positions. La vérité n’est plus d’abord dans l’énoncé tenu, elle est dans le cheminement qui le dépasse. La synodalité, dite «constitutive», achève le glissement. Le Peuple de Dieu en marche devient le lieu où le sens se produit, et non plus seulement le sujet qui reçoit un sens déjà donné.
C’est ici que le rapprochement avec la pensée marxiste se dessine. La onzième thèse sur Feuerbach disait que les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, et qu’il s’agit de le transformer. La praxis prime sur la théorie. La contradiction n’est pas un défaut à résoudre, elle est le moteur. L’histoire ne conserve pas un dépôt, elle le réalise en le dépassant. Transposé dans l’Église, le schéma devient lisible. Le texte conciliaire est la matière première. La réception est le travail. L’«esprit» est le produit, toujours en avance sur la lettre, et la lettre est jugée à l’aune du produit. Qui demande le mode d’emploi se voit répondre que le mode d’emploi, c’est la marche. Qui observe que l’encre n’est pas sèche se voit accuser d’arrêter l’histoire.
Remettre en doute le cap, c’est sortir du sujet historique légitime — «le Peuple de Dieu en marche» — et donc cesser d’être dans l’Église, non parce qu’on aurait nié un dogme défini, mais parce qu’on refuse le mouvement qui s’est donné pour critère. Le Concile, qui s’était refusé à définir, fournit désormais les éléments fondamentaux dont le refus sépare. La pastorale est devenue le dogme, sans avoir jamais passé par la définition. Les sacres du 1er juillet n’ont fait que rendre le cercle visible : on punit comme schisme la remise en question de textes dont les Pères avaient pris soin de dire qu’ils n’entendaient pas lier la foi de cette manière. Au-delà des motifs canoniques énoncés, c’est là, me semble-t-il, le cœur de la sanction.
Le magistère conciliaire est «l’étoile polaire» du chemin. On relit donc sous l’autorité de ce qu’on relit. Quand le cycle en arrive à Sacrosanctum concilium et s’appuie sur Pie XII, il fait exactement ce que l’ambiguïté dynamique sait faire : justifier a posteriori, par un auteur antérieur, une réforme dont cet auteur n’a écrit ni le missel, ni la disparition de l’offertoire. Pie XII enseigne la participation. Il n’enseigne pas que la participation exige la table face au peuple et la langue vulgaire exclusive. L’argument absent à l’origine est fourni par le résultat. Le résultat est alors déclaré fidèle à l’argument. La boucle est close, et quiconque la montre du doigt est accusé de ne pas avoir lu.
Un Concile pastoral peut être reçu, discuté, corrigé dans son application, comme l’Église a corrigé des disciplines, des liturgies, des prudences. Il ne peut pas, sans changer de nature, devenir la règle qui juge la Tradition dont il prétendait n’être que l’exposé.
C’est tout ce que le quidam tradi demande qu’on distingue. Non pas le droit de reconstruire l’Église à sa mesure. Le droit de ne pas appeler absolu ce que les auteurs eux-mêmes ont refusé de définir, et de ne pas appeler désobéissance le refus d’une mécanique dont le mode d’emploi s’écrit en marchant. La paix dont l’Église a charge n’est pas le silence autour du processus. Elle est la certitude que la foi reçue ne se négocie pas au rythme des réceptions. Sur ce point, le Concile n’a pas tranché. C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas trancher les catholiques à partir de lui. –
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