Frontaliers : Berne agite l’épouvantail

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Eric Bertinat – Deux fois en quatre mois, le peuple a fermé la porte aux initiatives souverainistes. Le 14 juin 2026, il a rejeté à 54,8% l’initiative UDC «Pas de Suisse à 10 millions !». Le 27 septembre, il a refusé à 70,2% l’initiative sur la neutralité, portée par Pro Suisse et des membres de l’UDC. Or le débat sur la maîtrise des frontières ne s’arrête pas là : déposée par l’UDC le 24 septembre 2025, l’initiative «Stop aux abus de l’asile !» (dite «pour la protection des frontières») exige le contrôle systématique de toute personne entrant en Suisse et un plafond de 5’000 octrois d’asile par an. Le 18 septembre 2026, neuf jours avant le scrutin sur la neutralité, le Conseil fédéral a adopté son rapport : il recommande au Parlement de la rejeter, sans contre-projet, avant un vote du peuple et des cantons dont la date reste à fixer. Le même jour, il publiait un second rapport, sur mandat du Conseil national, chiffrant les conséquences d’une sortie de Schengen/Dublin. La campagne est lancée, et le gouvernement y entre en force.

Il fallait oser. Pour torpiller l’initiative, Berne sort l’artillerie lourde : embouteillages monstres, régions frontalières paralysées, pertes de plusieurs milliards et, en apothéose, l’exode des quelque 400’000 frontaliers. L’étude Ecoplan brandie par Berne annonce «une hémorragie auprès des 400’000 frontaliers, exaspérés par les longues attentes répétées. Leur nombre pourrait chuter de… 60%. Pour le canton de Genève, le gouvernement estime que la baisse serait de 40%» (La Tribune de Genève, 18 septembre 2026).

Que vaut ce chiffre ? Il ne signifie évidemment pas que 60% des frontaliers seraient refoulés, ni qu’ils attendraient 60% plus longtemps. C’est une projection : les contrôles rendraient la vie si pénible que jusqu’à 60% d’entre eux renonceraient, à terme, à venir travailler en Suisse. Un «jusqu’à» bâti sur des hypothèses, que Berne présente comme une fatalité.

Pour que le scénario tienne, il faut oublier ce que dit le texte de l’initiative. Celle-ci exige le contrôle de toute personne entrant en Suisse, mais prévoit expressément des procédures simplifiées pour les Suisses, les titulaires d’un permis de séjour valable et les frontaliers réguliers, avec des contrôles physiques ou électroniques. Le texte distingue le frontalier quotidien du voyageur occasionnel. Comment passe-t-on de là à 60% de frontaliers en fuite ? Le Conseil fédéral doit une réponse.

Certes, contrôler coûte. Avec 2,2 millions de passages par jour, il faudra du personnel, des investissements et de la technologie. Mais en déduire que le frontalier abandonnera son emploi, c’est un gros mensonge. Identification électronique, voies réservées, systèmes automatisés : les solutions existent. Bien sûr qu’un contrôle est plus compliqué qu’une frontière ouverte. La vraie question est ailleurs : un État doit-il renoncer à savoir qui entre chez lui parce que cela demande des moyens et de l’organisation ? Cela s’appelle abdiquer.

Reste l’ultime carte, la sortie de Schengen/Dublin, qui coûterait entre 5,8 et 16,1 milliards de francs par an selon Berne. Ces conséquences méritent un examen sérieux. Elles ne doivent pas servir d’écran de fumée pour éviter le débat de fond.

Depuis quand contrôler une frontière est-il devenu une catastrophe qu’un État devrait s’interdire d’envisager ? À force de seriner que les contrôles provoqueraient des bouchons, chasseraient les frontaliers, coûteraient des milliards et menaceraient Schengen, on finit par oublier qu’une frontière sert précisément à déterminer qui entre dans un pays.

Les 60% ne figurent pas dans l’initiative. C’est une arme de campagne, dirigée contre un texte qui prévoit justement des procédures simplifiées pour les frontaliers. Voilà une contradiction que Berne préférerait escamoter, et que le débat public ne doit pas lui laisser escamoter. –

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Eric Bertinat
Éric Bertinat, né à Genève en 1956, est horloger diplômé et technicien en microtechnique. Il s’engage en politique dès les années 1980 et est élu au Grand Conseil genevois en 1985. Après une interruption, il retrouve le législatif genevois en 2005, jusqu’en 2013, sous les couleurs de l’UDC, dont il sera notamment secrétaire général à Genève. Élu au Conseil municipal de la Ville de Genève en 2011, il en devient président pour la période 2018-2019. Il quitte le Conseil municipal en 2023 après douze années de mandat. Engagé depuis longtemps dans la défense de la souveraineté et de la neutralité suisses, il a également milité au sein de l’ASIN. En 2010, il fonde Perspective catholique, association consacrée à l’analyse de l’actualité politique et sociale à la lumière de la doctrine sociale de l’Église. Il a également animé la revue Controverses et collabore à diverses publications.