Eric Bertinat – Le peuple a rejeté l’initiative «Sauvegarder la neutralité suisse». Ce résultat ne doit pas être interprété comme un désaveu du principe de neutralité lui-même, mais plutôt conduire à s’interroger sur la campagne menée pour défendre une conception plus stricte de cette neutralité.
Les sondages montrent un paradoxe : l’initiative est restée largement soutenue dans l’électorat UDC, mais elle y a perdu du terrain en cours de campagne. Le dernier sondage gfs.bern situe ce soutien à 77%, contre 86% un mois auparavant. Le rejet atteint quant à lui 63% de l’ensemble des votants.
Première faiblesse : l’incapacité à faire de la neutralité une question nationale dépassant les frontières du parti. Portée par Pro Suisse et soutenue par l’UDC, l’initiative n’a pas réuni un éventail suffisamment large de personnalités issues de la société civile, de l’économie, de l’armée ou de la diplomatie.
Christoph Blocher est demeuré la figure emblématique du projet. Son poids historique est incontestable, mais une campagne nationale ne peut reposer durablement sur une personnalité qui, à 85 ans, intervient beaucoup moins dans l’espace médiatique. Cette personnalisation a eu une conséquence directe : le débat a souvent été présenté comme un affrontement entre Blocher et le Conseil fédéral, plutôt que porté par une nouvelle génération de défenseurs de la neutralité.
Le contraste avec le camp adverse est frappant. Le Conseil fédéral et les partis gouvernementaux ont disposé d’un relais institutionnel important, Ignazio Cassis en première ligne, présentant le refus comme la défense d’une neutralité « éprouvée ». À cette structure s’est ajoutée une alliance de 22 organisations de la société civile : Amnesty International, Alliance Sud, Terre des Hommes, Public Eye, Opération Libero, entre autres.
Un déficit de pédagogie
Le message des initiants était simple : neutralité perpétuelle, armée et cohérente. Mais le camp du Non a réussi à déplacer le débat, insistant sur les conséquences potentielles de l’initiative pour la coopération sécuritaire et la reprise de sanctions internationales. Les initiants n’ont pas suffisamment démontré, de manière simple et répétée, pourquoi ces restrictions garantissaient précisément une neutralité crédible.
Ce Non ne signifie pas que la question de la neutralité est définitivement réglée. L’initiative aura eu le mérite de placer au centre du débat une question traitée jusqu’ici de manière technocratique : jusqu’où un État neutre peut-il s’engager dans les sanctions et les coopérations sécuritaires européennes tout en se présentant comme véritablement neutre ?
Si le Conseil fédéral affirme que la Suisse restera neutre, cette réponse laisse entière la question politique de l’évolution de la neutralité suisse. Les défenseurs d’une neutralité plus stricte devront tirer une conclusion essentielle : au-delà du texte soumis au peuple, c’est la capacité à renouveler les visages, les arguments et le langage d’une cause qui est en jeu.
Ce scrutin marque la deuxième initiative perdue par les souverainistes cette année. Ce constat pèsera lourd à l’approche de la prochaine votation sur les accords avec l’Union européenne, dont l’issue s’annonce d’autant plus incertaine pour ce camp affaibli.


