Eric Bertinat – Le rejet, le 27 septembre, de l’initiative visant à inscrire une conception plus stricte de la neutralité dans la Constitution n’a pas supprimé la neutralité suisse. La Suisse demeure un État neutre. Mais ce vote laisse intacte une question essentielle : la Confédération dispose-t-elle encore des moyens nécessaires pour assurer elle-même sa défense ?
La question est d’autant plus importante que neutralité et défense ne sont pas contradictoires. Comme nous l’avons rappelé lors du dernier séminaire de Perspective Catholique (29 août), l’enseignement de l’Église reconnaît à toute nation le droit de se défendre. Pie XII reconnaît explicitement à tout État le droit de se tenir sur la défensive, tout en rappelant que la guerre injuste constitue une faute extrêmement grave et que, même dans une guerre juste, tous les moyens ne sont pas moralement permis.
La neutralité suisse armée correspond précisément à cette logique. Elle ne signifie pas : «nous ne voulons jamais nous battre», mais plutôt : «nous ne nous engageons pas dans les conflits des autres, mais nous sommes prêts à défendre notre propre pays». Une neutralité crédible suppose donc une capacité de défense crédible.
Or c’est précisément là que se situe le problème. La Suisse dépend largement de l’étranger pour ses équipements militaires essentiels. Elle a commandé des F-35 aux États-Unis et des systèmes Patriot pour sa défense antiaérienne. Dans le même temps, son industrie de défense entretient des liens toujours plus étroits avec des entreprises européennes, comme le montre la coopération entre RUAG et Rheinmetall. Cette dépendance pose une question de fond : peut-on être pleinement indépendant lorsque les moyens de défendre son indépendance dépendent en partie d’autres pays ?
Le problème ne se limite d’ailleurs plus aux chars, aux avions ou à l’artillerie. Les menaces modernes passent aussi par les cyberattaques, les drones, le sabotage d’infrastructures, le renseignement et toutes ces actions «sous le seuil» de la guerre que les pays européens cherchent aujourd’hui à contrer. Même l’OTAN et l’Union européenne n’ont toujours pas réussi à préciser la manière de répartir leurs responsabilités face à ces nouvelles formes de conflit : «Quoi que l’Union européenne fasse avec ses États membres, cela ne devrait pas concurrencer l’Otan. (…) L’UE ne devrait pas répliquer ce que nous avons construit depuis 77 ans au sein de l’Alliance (…). Ce serait bien plus perturbant qu’utile », a martelé le général Grynkewich devant les parlementaires européens. (Le Figaro, 2 octobre 2026)
La Suisse devra donc déterminer jusqu’où elle veut aller dans ses coopérations avec ses voisins et avec l’OTAN. Coopérer ne signifie pas nécessairement renoncer à la neutralité. Mais toute coopération crée aussi une forme de dépendance, et celle-ci doit être compatible avec l’indépendance que la neutralité est précisément destinée à préserver.
Le rejet de l’initiative ne clôt donc pas le débat. Il le déplace. La question n’est plus seulement de savoir quelle neutralité la Suisse veut, mais si elle est prête à lui donner les moyens de sa crédibilité.
Une neutralité sans capacité de défense risquerait de devenir une simple déclaration de principe. À l’inverse, une Suisse capable de défendre son territoire, son indépendance et sa population peut continuer à faire de sa neutralité un choix politique réel. La neutralité demeure. Reste maintenant à savoir comment la défendre.


