Pas dogmatique mais contraignant

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Thibaut Marqueyrol – Il est parfois des moments où l’on se pose, comme un capitaine qui refait son cap, ou plus prosaïquement comme un randonneur qui regarde la carte. Suis-je encore sur le bon chemin ? Et il est des appels intérieurs auxquels nous ne devons pas rester sourds : ai-je bien fait ? J’ai traité, au cours des deux derniers articles, des problèmes liés à l’herméneutique de la continuité, à la liberté religieuse et à cette ambiguïté dynamique véhiculée dans l’Église depuis au moins Jean XXIII. Si je reviens sur ces points, ce n’est pas en enfant boudeur enfermé dans ses caprices, mais dans un esprit parfois espiègle, toujours filial. J’ai entendu il y a quelques semaines, dans un podcast, à peu près cette phrase : le Concile a certes été pastoral, mais ce qu’il a enseigné relève du magistère ordinaire et exige, à ce titre, notre assentiment. On ne peut pas simplement ignorer des documents tels que la constitution sur l’Église, Lumen Gentium. On ne peut pas s’asseoir dessus.

L’argument est sérieux
Passons sur le fait qu’on n’invoque pas avec tant de vigueur l’autorité du magistère conciliaire contre certaines provocations antichrétiennes, comme la projection à Genève du film Hunky Jesus. Cela semble ne scandaliser personne dans les médias qui se disent catholiques. Mais l’inconséquence éventuelle de ceux qui invoquent un principe ne rend pas ce principe faux.

Nous ne pouvons pas nous asseoir sur le magistère, même ordinaire. Que faire alors ? Ne pas aimer ce que nous aimons parce que c’est ce que nous aimons, mais parce que c’est la chose que nous devons aimer. En langage ignacien : pas d’attachement désordonné.

J’ai donc cherché s’il y avait quelque chose à modifier dans ma façon de recevoir les textes du Concile en tant que laïc. Je ne suis pas théologien ; j’ai comme tout chrétien le devoir de réfléchir.
Prenons deux points que nous avons déjà abordés plusieurs fois et qui intéressent au premier chef les simples fidèles : la pratique et le rapport au monde.

Commençons par la pratique, donc par la liturgie
Aimons-nous le rite ancien pour de mauvaises raisons ? Par un attachement désordonné ? Si l’on prend Summorum Pontificum, nous sommes assurés que ce qui était sacré pour les générations précédant le Concile l’est toujours. On le savait, mais cela fait du bien de l’entendre. C’est un exemple de ce qu’un texte peut ne pas apporter de nouveauté tout en ne disant pas rien. L’idée de l’enrichissement mutuel a, en revanche, tourné court. On cherche encore ce que le Novus Ordo aurait apporté à l’usus antiquior. Comme si, en musique, la danse des canards avait enrichi l’air de la Reine de la Nuit.

La levée de boucliers déclenchée par Summorum Pontificum, puis le renversement pratique opéré par Traditionis Custodes, ont mis en évidence le nœud que constitue la liturgie.
Car l’adage lex orandi, lex credendi demeure. La liturgie catéchise : elle garde, elle transmet, elle maintient la foi. Les gestes, les silences, les génuflexions, l’orientation du sacrifice parlent et transmettent.

La liturgie est le verrou de l’édifice intérieur
Ce verrou tient tant que la foi qu’il protège est comprise comme une vérité objective et non comme une préférence parmi d’autres. C’est précisément là que se joue le rapport au monde. Nous avons déjà présenté les difficultés que soulève la lecture de Dignitatis Humanae, sur la liberté religieuse, même à l’aune de l’herméneutique de la continuité. Encore faut-il que cette continuité puisse être montrée et non simplement postulée.

Sans cette herméneutique, on se demande bien comment rendre le texte acceptable au regard du magistère antérieur. Avec elle, on ne sait plus très bien ce qu’il devrait en rester. Le casse-croûte tourne à la disette. Il ne s’agit pas ici de reprendre une démonstration déjà faite. Mais il faut mesurer les conséquences.

La liberté religieuse, telle que reçue dans le catholicisme libéral, fut condamnée par le magistère. Elle repose sur une conception qui fait de la conviction religieuse une affaire privée. Poussée jusqu’à ses conséquences, elle conduit à cet indifférentisme pratique que l’on voit aujourd’hui progresser partout, même là où l’indifférentisme doctrinal reste officiellement condamné.

Or la liturgie traditionnelle affirme exactement le contraire. Elle proclame, dans ses rites comme dans ses prières, que la vérité religieuse n’est pas une préférence parmi d’autres, que le sacrifice du Christ n’est pas une expression particulière du sentiment religieux et que sa royauté ne s’arrête pas aux portes de la conscience individuelle.

Ce que la liturgie garde, l’indifférentisme le défait
Voilà pourquoi la fausse liberté religieuse nous paraît être la clé capable de faire sauter le verrou qu’est la liturgie. Une fausse conception de la liberté religieuse finit par atteindre la manière dont la foi se comprend et se vit. Lorsque toutes les religions sont pratiquement traitées comme des voies équivalentes, les paroles de la liturgie peuvent demeurer, mais leur portée se trouve insensiblement vidée de sa substance.

Et nous retrouvons notre question de départ. Que faut-il donc retrancher pour recevoir loyalement le Concile ? Ni l’attachement au rite ancien, dont l’Église a elle-même reconnu qu’il ne pouvait devenir soudainement nuisible, ni la conviction que la vérité religieuse possède des droits objectifs, enseignement constant du magistère antérieur.

On nous répondra qu’il suffit de lire le Concile dans la continuité. Nous ne demandons pas mieux. Mais la continuité ne peut pas être un mot magique qui dispense d’examiner les difficultés. Elle doit être intelligible. Elle ne consiste pas à sauver les formules en abandonnant leurs conséquences.
Au terme de ce petit examen, je n’ai donc pas trouvé grand-chose à retrancher. Non que mes préférences soient devenues des articles de foi, mais parce que le magistère ne commence pas avec Vatican II et que la fidélité à l’Église ne saurait s’exercer au détriment de ce qu’elle a enseigné auparavant.

La pratique de l’usus antiquior et l’opposition résolue à la fausse liberté religieuse ne sont donc pas nécessairement des attachements désordonnés dont il faudrait nous défaire pour recevoir le Concile. Elles peuvent être, au contraire, l’expression d’une fidélité plus entière à l’Église, dans sa prière comme dans sa doctrine.

Il se pourrait ainsi que la critique traditionnelle, loin d’être un refus de recevoir Vatican II, soit aujourd’hui l’une des manières les plus filiales de le faire.

Car recevoir le magistère ne saurait signifier l’oublier. —

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Eric Bertinat
Éric Bertinat, né à Genève en 1956, est horloger diplômé et technicien en microtechnique. Il s’engage en politique dès les années 1980 et est élu au Grand Conseil genevois en 1985. Après une interruption, il retrouve le législatif genevois en 2005, jusqu’en 2013, sous les couleurs de l’UDC, dont il sera notamment secrétaire général à Genève. Élu au Conseil municipal de la Ville de Genève en 2011, il en devient président pour la période 2018-2019. Il quitte le Conseil municipal en 2023 après douze années de mandat. Engagé depuis longtemps dans la défense de la souveraineté et de la neutralité suisses, il a également milité au sein de l’ASIN. En 2010, il fonde Perspective catholique, association consacrée à l’analyse de l’actualité politique et sociale à la lumière de la doctrine sociale de l’Église. Il a également animé la revue Controverses et collabore à diverses publications.