Eric Bertinat – Lycées bloqués, commerces saccagés, violences urbaines, affrontements avec les forces de l’ordre : la crise française dépasse les déficits et les incertitudes politiques. Elle révèle l’affaiblissement des autorités qui structurent la société. Le 24 octobre, les manifestations ont encore rassemblé 410’000 personnes selon le ministère de l’Intérieur. Si de nombreux cortèges se sont déroulés normalement, des groupes radicaux ont provoqué de nouveaux heurts : le phénomène n’est donc pas réductible à une simple contestation scolaire.
Face à lui, le gouvernement a choisi de recevoir les représentants lycéens, de négocier et d’annoncer des mesures, tandis que les plateaux de télévision se mettaient en quatre pour accueillir ces nouveaux plénipotentiaires boutonneux. Reste la question de fond : quelle société construit-on lorsque des adolescents, parfois mineurs, deviennent des interlocuteurs politiques privilégiés grâce aux blocages ?
L’autorité se transmet d’abord dans la famille
La doctrine sociale de l’Église apporte ici une réponse. La famille est la première société naturelle : elle précède l’État, et ses droits comme ses devoirs s’imposent à lui. Les parents, premiers responsables de l’éducation, transmettent non seulement des connaissances mais aussi le respect de l’autorité, le sens du devoir et la maîtrise de soi. Pie XI l’a rappelé dans Divini illius Magistri : éduquer ne consiste pas à encourager toutes les aspirations de la jeunesse, mais à former des hommes et des femmes capables d’user de leur liberté avec discernement.
Les griefs scolaires peuvent être légitimes. Mais leurs premiers interlocuteurs devraient être les parents, les enseignants et les autorités scolaires, non la rue. Les adolescents doivent pouvoir être entendus sans que leur mobilisation devienne le principal ressort de la décision.
C’est le principe de subsidiarité qui est ici malmené : l’autorité supérieure ne doit pas se substituer sans nécessité aux communautés plus proches de la personne. Appliqué à l’école, il demande à l’État de soutenir les familles et de garantir le bon fonctionnement des établissements, non de laisser l’autorité parentale et scolaire s’effacer devant la pression collective. En traitant les lycéens en partenaires politiques, le gouvernement consacre cette inversion : il reconnaît à une jeunesse dont la mission est de s’instruire un poids que son expérience ne justifie pas.
Quand la révolte devient une école politique
Plus inquiétante encore, la récupération de cette colère par des mouvements politiques qui y trouvent un puissant moyen de mobilisation. Tous les lycéens mobilisés ne sont pas des casseurs, mais une politisation précoce substitue les slogans à la réflexion et l’agitation à l’apprentissage. À cet âge, on devrait apprendre l’histoire, la philosophie, les sciences et les exigences de la vie civique, et mesurer la complexité des questions économiques et sociales plutôt que croire qu’une succession de cortèges les résout. Une société qui enseigne que la contestation permanente est la forme supérieure de l’engagement prépare mal les citoyens responsables dont elle aura besoin.
Le déficit des finances, le déficit de la transmission
Les finances publiques, les institutions et l’école français sont fragilisés, mais un déficit budgétaire se corrige, au moins en principe, par des réformes. Comment réparer une société où les devoirs s’effacent devant les revendications, où l’autorité devient suspecte et où l’obéissance légitime passe pour une faiblesse ?
La France a besoin de jeunes instruits, capables de travailler, de réfléchir et de servir le bien commun, non de faire de l’agitation un modèle de participation civique. Un gouvernement responsable ne confond pas l’écoute nécessaire de la jeunesse avec la reconnaissance d’une autorité née des blocages. Le déficit financier menace la prospérité d’une nation ; la rupture de la transmission entre les générations menace son existence même.


