Mirco Canoci – «No Future». Ce slogan, popularisé par le mouvement punk dans les années 1970, semble trouver un nouvel écho au XXIe siècle. Près d’un demi-siècle plus tard, une partie de la jeunesse paraît éprouver les mêmes difficultés à se projeter dans l’avenir. Les projets à long terme s’effacent parfois devant les incertitudes du quotidien, tandis que fonder une famille, devenir propriétaire ou simplement trouver un emploi stable relève, pour certains, d’un objectif de plus en plus difficile à atteindre.
Les raisons de ce malaise sont multiples : crises économiques, instabilité géopolitique, coût du logement, précarisation de certains emplois et inquiétudes environnementales. À cela s’ajoute une transformation plus profonde de notre société mondialisée, marquée par l’affaiblissement des repères traditionnels et le recul de la foi chrétienne. Dans ce contexte, le présent tend à prendre le dessus sur l’avenir. Il faut profiter immédiatement, consommer, se divertir et multiplier les expériences.
Une société tournée vers le présent
Cette difficulté à se projeter se manifeste également dans les transformations des modes de vie et de l’apparence. Les tatouages, autrefois associés dans l’imaginaire collectif à certains milieux particuliers, se sont largement démocratisés. Ils ne se limitent plus à quelques motifs discrets : certains couvrent désormais une grande partie du corps, jusqu’au visage. Les piercings se sont eux aussi diversifiés, bien au-delà des traditionnels bijoux portés aux oreilles.
Dans une société où les repères collectifs s’affaiblissent, l’apparence ne devient-elle pas parfois un moyen privilégié de construire son identité ? Lorsque les grandes institutions, les traditions et les convictions communes ne jouent plus le même rôle qu’autrefois, l’individu peut être tenté de se définir avant tout par son image et les signes extérieurs qu’il choisit d’afficher. Le corps devient alors, pour certains, un espace d’expression personnelle. Mais cette liberté apparente suffit-elle à donner une direction à l’existence ?
La famille en perte de vitesse
La difficulté à envisager l’avenir apparaît plus clairement encore dans l’évolution de la natalité européenne. Dans de nombreux pays, le nombre moyen d’enfants par femme demeure nettement inférieur au seuil de renouvellement des générations, estimé à environ 2,1 enfants par femme. La Suisse n’échappe pas à cette tendance, avec une fécondité historiquement basse ces dernières années.
Les raisons sont multiples : coût du logement, dépenses liées aux enfants, difficultés à concilier vie professionnelle et vie familiale, instabilité des couples ou désir de préserver une certaine liberté personnelle.
Cette évolution pose une question fondamentale : pourquoi la fondation d’une famille, qui constituait autrefois un horizon important de l’existence, apparaît-elle aujourd’hui à certains comme un projet inaccessible, voire comme une contrainte dont il faudrait se libérer ?
Lorsque l’avenir est perçu principalement sous l’angle des risques financiers, des sacrifices et des incertitudes, l’enfant peut finir par être considéré comme une charge plutôt que comme un don. La logique de la rentabilité et du confort individuel tend alors à prendre le dessus sur celle de la transmission.
Une fin du monde sans espérance ?
A ces inquiétudes économiques et sociales s’ajoute une autre source d’angoisse : la perspective d’une catastrophe écologique. Une partie de la jeunesse grandit avec l’idée que son avenir serait menacé par des bouleversements environnementaux irréversibles (ce qui est probablement vrai). Les discours alarmistes, relayés par les médias et certains partis politiques, peuvent nourrir le sentiment que le monde de demain sera nécessairement plus difficile à vivre que celui d’aujourd’hui (ce qui est fort probable).
Pour certains, le récit de la fin des temps semble ainsi s’être déplacé du domaine religieux vers celui de l’écologie. Là où les générations chrétiennes se représentaient parfois la fin du monde à travers les images de l’Apocalypse, une partie de la jeunesse envisage désormais son avenir sous le signe d’un effondrement écologique annoncé.
Dans la vision chrétienne, les épreuves de l’histoire ne constituent pas le dernier mot. Elles s’inscrivent dans une histoire orientée vers l’accomplissement des promesses de Dieu.
Une vision purement catastrophiste, au contraire, risque de ne laisser aucune place à l’espérance. Si demain ne peut être que pire qu’aujourd’hui, pourquoi entreprendre, transmettre, se marier ou donner la vie ?
Les temps difficiles annoncés par le Christ
La Bible ne dissimule pas les épreuves qui traversent l’histoire humaine. Jésus-Christ lui-même annonce des périodes de troubles, de guerres et de bouleversements. Dans l’Évangile selon saint Matthieu, Il déclare : Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres : gardez-vous d’être troublés, car il faut que ces choses arrivent. Mais ce ne sera pas encore la fin.» (Matthieu 24, 6). Le Fils de Dieu ne promet donc pas une existence terrestre débarrassée de toute difficulté. La violence, les crises et les souffrances font partie de l’histoire humaine.
Saint Paul, dans sa deuxième lettre à Timothée, évoque lui aussi les difficultés des derniers jours, marquées notamment par l’égoïsme, l’orgueil, l’amour de l’argent et la recherche effrénée des plaisirs (2 Timothée 3, 1-5). Ces paroles invitent à une réflexion sur les dérèglements moraux de toute époque, y compris la nôtre.
Mais le message chrétien ne se résume pas à l’annonce des épreuves. Le Christ demande également à ses disciples de ne pas se laisser dominer par la peur.
Dans l’Évangile selon saint Luc, Il affirme : «Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et levez vos têtes, parce que votre délivrance approche.» (Luc 21, 28)
Là réside une différence fondamentale entre le désespoir et l’espérance chrétienne. Le chrétien ne prétend pas que tout ira nécessairement bien selon les critères du monde. Il sait que les épreuves existent, que la souffrance est réelle et que l’avenir terrestre demeure incertain. Mais il ne considère pas pour autant que tout est perdu.
etrouver le sens de l’avenir
Face aux incertitudes de notre époque, la réponse ne peut être uniquement économique ou politique. Bien entendu, il est nécessaire de faciliter l’accès au logement, de favoriser l’emploi stable et de permettre aux familles de vivre dignement. L’espérance ne dispense pas d’agir concrètement pour améliorer les conditions de vie.
Mais une société ne peut pas non plus se construire durablement si elle ne croit plus en l’avenir.
Se marier, fonder une famille, transmettre un héritage culturel et spirituel ou s’investir dans une œuvre collective suppose de croire que quelque chose mérite d’être construit au-delà de sa propre existence. Ces engagements impliquent des sacrifices, mais ils donnent aussi une direction à la vie.
La foi chrétienne rappelle précisément que l’homme ne se réduit ni à sa consommation, ni à son apparence, ni à sa réussite professionnelle. Sa dignité ne dépend pas de sa capacité à accumuler des biens ou à profiter du présent. Elle est intrinsèque à sa condition de créature appelée à connaître Dieu.


