Comment un peuple meurt, comment il ressuscite

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Gonzague de Reynold – Le type fondamental d’un peuple, de notre peuple, lui assure, au milieu des peuples qui l’entourent et l’enserrent, sa raison d’être, sa personnalité.
Je n’émets point une théorie, j’exprime une réalité.
Le type fondamental de la Suisse est la réunion de tous les types fondamentaux que nous présentent chacun de nos cantons, chacune de nos régions : la Suisse une et diverse.
La diversité est le premier caractère du type fondamental, le plus visible ; le second est l’unité, le plus nécessaire.
Pour les exprimer tous deux, je prendrai l’image de l’arbre, du chêne.
Il fallait la réunion de toutes ses racines, pour que le chêne ait pu grandir si fort et si haut.

Le chêne
Il est là, ce chêne. Il est dans la terre fribourgeoise, à la limite des langues et des races. Il est dans mon domaine,  il est à moi, il fait partie de mon héritage.
Quant je suis à Cressier, je le vois tous les jours. Je l’interroge et il me répond. Il étend sur moi, en été, la fraîcheur de son ombre et, quand je m’appuie contre lui, sa protection.
La foudre est tombée plusieurs fois sur le chêne ; elle l’a marqué de longues balafres noires : il n’est pas tombé.
Il a plusieurs siècles d’existence : il n’a pas vieilli.
La tempête a souvent ployé sa frondaison : il s’est relevé, laissant choir ses branches mortes.
Un marchand de bois m’a dit un jour : «Ne voulez-vous pas le vendre ? Il vous rapporterait quelques milliers de francs.»
Chaque soir d’été avant la nuit, lorsque le ciel est encore rose et or au-dessus du Jura bleu sombre, je vais contempler le chêne dans sa silencieuse grandeur.
Si le chêne n’était plus là, je n’aurais plus ma maison, je n’aurais plus de patrie, j’aurais perdu ma raison d’être.
Quand le jour je doute de ma patrie menacée, le chêne me répond le soir, et voici la leçon :
Un peuple peut subir tous les malheurs ; ses membres peuvent briser leur lien fédéral se jeter les uns contre les autres en prononçant de mauvaises paroles ; leurs querelles peuvent appeler l’étranger qui restera jusqu’au jour où les membres réconciliés le chasseront, où ils détruiront sa puissance. Même si tu es vaincu, même si tu meurs, même si l’on t’a rayé de la carte, même si l’on ne prononce plus ton nom, mon peuple, tu ressusciteras.
Tu ressusciteras aussi longtemps que tu auras gardé au fond de ta conscience ton type fondamental dont les racines puisent une nouvelle et plus forte sève dans les os sacrés des morts. —

Source : Expérience de la Suisse, Gonzague de Reynold (Editions du Verdonnet, 1970)

 

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Gonzague de Reynold
Gonzague de Reynold (1880-1970) est un écrivain, historien et penseur suisse, figure majeure de la pensée contre-révolutionnaire du XXᵉ siècle. Professeur de littérature française aux universités de Berne et de Fribourg, il participa au renouveau littéraire suisse de la Belle Époque et contribua à la fondation de la Nouvelle Société helvétique en 1914. Profondément enraciné dans la tradition catholique et européenne, il consacra son œuvre à la défense des fondements spirituels de la civilisation, de la nation et de la culture. Auteur de nombreux essais historiques et politiques, parmi lesquels La démocratie et la Suisse, L'Europe tragique et La Formation de l'Europe, il demeure l'un des plus importants intellectuels suisses du XXᵉ siècle.