Le Parlement face au désastre de sa propre politique de défense

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Eric Bertinat — Il y a quelque chose de savoureux dans la nouvelle ordonnance sur les obligations militaires, entrée en vigueur le 1er juin 2026. Pour renflouer les rangs de l’armée, le Parlement et le Conseil fédéral lorgnent soudain du côté des prêtres, des ambulanciers, et de tout ce que la Suisse compte de personnel indispensable ailleurs. L’argument semble imparable : la situation internationale s’est dégradée, il faut immédiatement augmenter les effectifs. Ce virage brusque révèle de la part de ces politiciens un amateurisme incroyable, pour ne pas parler de médiocrité, et une véritable soumission au roman médiatique qui force presque l’admiration.

Rappelons ce que fut le « développement de l’armée » (DEVA), adopté avant la guerre en Ukraine : effectif réglementaire ramené à 100’000 militaires, durée d’incorporation réduite de douze à dix ans. Conséquence parfaitement prévisible : deux classes d’âge sortiront simultanément en 2028-2029, et le Conseil fédéral admet lui-même que les effectifs réels tomberont vers 120’000, quand 140’000 sont nécessaires. Ajoutez 11’000 départs prématurés par an, largement sous-estimés dans le modèle initial, et l’on obtient un système qui n’a pas subi un choc extérieur imprévisible : il a produit lui-même sa propre pénurie. Il fallait vraiment ne pas vouloir voir.

Même scénario du côté de la protection civile, censée compter 72’000 membres, mais tombée à 57’000 début 2025, avec une trajectoire vers 50’000 en 2030. Les causes ? La durée de service réduite de vingt à quatorze ans et l’aptitude différenciée au recrutement : deux décisions parlementaires, pas deux fatalités. Et pour boucher les trous, on rappelle aujourd’hui des civilistes en renfort.

Le réveil au rythme des manchettes
Puis vint le 24 février 2022, et le discours officiel changea du tout au tout. On parle désormais de reconstituer une capacité de défense «dans tous les domaines». Sauf qu’un rapport parlementaire de 2023 rappelait que la Suisse avait divisé ses effectifs par six depuis 1990 et qu’à peine 25’000 militaires étaient alors affectés à des troupes de défense, de quoi équiper une seule brigade mécanisée en cas d’urgence.

Depuis, c’est une politique de sécurité menée au rythme des gros titres : l’Ukraine est attaquée, on réarme ; Trump exige que les Européens paient davantage, on réarme… Ce réflexe pavlovien en dit long sur la qualité de la réflexion stratégique à Berne. Une politique sérieuse ne devrait pas courir après l’actualité. Or il n’y a aucune véritable maîtrise du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), si l’on en juge par les deux dernières présidences occupées par des représentants du Centre : celle, catastrophique, de Viola Amherd, puis, à présent, celle de Martin Pfister, guère plus brillante.

L’ordonnance du 1er juin 2026 illustre ce naufrage méthodologique dans toute sa splendeur. Les ecclésiastiques non incorporés comme aumôniers perdent leur exemption. Les ambulanciers voient la leur réexaminée et restreinte aux fonctions dirigeantes, et l’Interassociation de sauvetage précise n’avoir été consultée ni par le DDPS, ni par les cantons, ni par les organisations professionnelles. Ce détail à lui seul suffit à mesurer le sérieux de l’exercice : on révise un texte qui touche directement aux secours d’urgence sans même consulter ceux qui les assurent. Un ambulancier est-il plus utile en caserne ou dans son ambulance ? La question méritait d’être posée avant de rédiger le texte, pas après. Mais poser les bonnes questions avant d’agir suppose une compétence que le personnel politique actuel peine visiblement à réunir.

Car en cas de catastrophe, la Suisse aura besoin simultanément de son armée, de ses ambulanciers, de ses pompiers et de sa protection civile : ce ne sont pas deux systèmes concurrents, mais les deux faces d’une même sécurité nationale. Affaiblir l’un pour renforcer l’autre peut donc aboutir à un résultat absurde — et c’est précisément le genre de résultat que produit un travail bâclé, conduit dans l’urgence par des responsables plus soucieux d’afficher une réaction que de construire une politique.

Le vrai scandale
Personne n’exigeait des parlementaires qu’ils prédisent l’Ukraine ou Trump. Mais il ne fallait pas un don de prophétie pour comprendre qu’une armée réduite, une protection civile exsangue, des départs massifs et un matériel vieillissant constituaient un risque. Le problème n’est pas d’avoir été surpris. C’est d’avoir cru, des années durant, que les grandes guerres européennes appartenaient au passé et d’avoir organisé toute la politique de sécurité sur cette hypothèse, sans qu’aucune voix compétente ne s’impose pour la corriger à temps.

Le DDPS et le Parlement n’ont pas de véritable stratégie, sinon celle de se calquer sur celle des États-Unis. Faute de cap, place à un rattrapage permanent, mené au gré des crises par une classe politique qui découvre les problèmes qu’elle a elle-même créés et les corrige avec la même légèreté qu’elle a mise à les provoquer. Une politique de sécurité digne de ce nom regarde vingt ans devant elle et s’entoure de compétences à la hauteur de l’enjeu. Celle-ci navigue à vue.

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Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.