Mirco Canoci – La fin d’un modèle ? Pendant longtemps, la Suisse a incarné un modèle économique presque unique en Europe. Faible chômage, stabilité de l’emploi, salaires élevés : travailler semblait garantir une certaine sécurité.
Aujourd’hui, cette image se fissure.
Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), le taux de chômage au sens du Bureau international du Travail (BIT) a atteint 5,2 % au premier trimestre 2026, son niveau le plus élevé depuis la crise du Covid-19. Plus de 266 000 personnes sont actuellement à la recherche d’un emploi.
Ces chiffres demeurent faibles en comparaison européenne. Pourtant, derrière les statistiques se cachent des hommes et des femmes qui perdent bien davantage qu’un revenu : une place dans la société, une identité professionnelle et parfois une part de leur estime d’eux-mêmes. Le chômage n’est jamais uniquement une question économique ; il touche directement la dignité de la personne.
Un marché du travail profondément transformé
Mondialisation, numérisation, automatisation et concurrence internationale modifient durablement le marché de l’emploi.
Les entreprises recherchent davantage de flexibilité et de rentabilité. Dans cette logique, l’expérience, autrefois valorisée, peut devenir un handicap. Les salariés expérimentés coûtent plus cher et sont parfois jugés moins adaptables. Sans être toujours assumée, la logique économique tend ainsi à l’emporter sur la fidélité.
Le travailleur risque alors d’être considéré comme une variable d’ajustement.
Les oubliés de la cinquantaine
Cette évolution frappe particulièrement les travailleurs de plus de cinquante ans.
Les témoignages recueillis en Suisse racontent souvent la même histoire : après vingt ou trente années de carrière, des employés compétents sont licenciés puis enchaînent les refus d’embauche.
Les raisons invoquées restent souvent les mêmes : recherche d’un « profil plus jeune », besoin de davantage de « dynamisme » ou réduction des coûts salariaux.
Pour beaucoup, le licenciement dépasse largement la perte d’un revenu : il remet en question toute une trajectoire de vie.
Une concurrence qui nourrit les tensions
En Suisse romande, la libre circulation des personnes revient régulièrement dans les débats.
De nombreux demandeurs d’emploi estiment subir une concurrence accrue, notamment dans les secteurs où l’écart salarial avec les pays voisins demeure important.
Il convient toutefois de distinguer les responsabilités. Les travailleurs frontaliers répondent, comme chacun, aux opportunités du marché. Le véritable choix appartient aux employeurs, qui privilégient les profils correspondant à leurs objectifs économiques.
La question est donc moins migratoire qu’économique : jusqu’où une logique de coût peut-elle primer sur les considérations humaines ?
Réinsertion ou simple gestion administrative ?
Les mesures de réinsertion font également l’objet de nombreuses critiques.
Certains demandeurs d’emploi racontent avoir effectué des stages dans des entreprises qui n’avaient aucune intention de les engager. Refuser ces mesures expose pourtant à des sanctions financières.
Ces pratiques donnent parfois l’impression que certains dispositifs profitent davantage aux entreprises qu’aux chômeurs eux-mêmes.
Le développement de nombreuses structures privées de coaching renforce ce malaise. CV, simulations d’entretien et formations se multiplient, avec des résultats parfois discutables. Certains responsables semblent même déconnectés des réalités du marché, comme en témoignent certaines interventions médiatiques minimisant les discriminations liées à l’âge ou proposant des solutions manifestement irréalistes.
Le fonctionnement même de l’administration est également critiqué. Beaucoup de demandeurs d’emploi perçoivent leur conseiller davantage comme un contrôleur chargé d’appliquer des procédures que comme un véritable accompagnateur.
Ces témoignages ne permettent évidemment pas de juger l’ensemble des conseillers, dont beaucoup accomplissent leur mission avec sérieux. Ils révèlent cependant les limites d’un système où l’application des règles prend parfois le pas sur l’accompagnement personnalisé.
Quand le travail devient une simple variable économique
Au-delà du chômage lui-même, c’est notre conception du travail qui semble évoluer.
Longtemps considéré comme un lieu d’accomplissement personnel et de participation au bien commun, il tend parfois à être réduit à une simple fonction productive. L’homme est évalué selon son coût, sa rentabilité ou sa capacité d’adaptation.
Cette logique oublie une évidence : l’économie est au service de la personne, et non l’inverse.
Une lecture chrétienne du travail
La doctrine sociale de l’Église rappelle avec force cette vérité.
Dans Laborem Exercens, saint Jean-Paul II affirme :
« Le travail est pour l’homme, et non l’homme pour le travail. »
Le travail ne vaut pas seulement par ce qu’il produit, mais par celui qui l’accomplit. Il permet à l’homme de faire vivre sa famille, de développer ses talents et de participer au bien commun.
Le chômage subi constitue ainsi une blessure profonde. Il atteint souvent l’estime de soi autant que la situation matérielle.
Saint Paul écrit également :
« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. » (2 Thessaloniciens 3,10)
Cette parole ne vise évidemment pas celui qui cherche un emploi sans en trouver. Elle rappelle au contraire que le travail fait partie intégrante de la vocation humaine.
Conclusion
Une société se mesure moins à sa richesse qu’à la manière dont elle traite les plus fragiles.
Les statistiques ne devraient jamais faire oublier les personnes qu’elles représentent : un père de famille licencié après trente ans de carrière, une employée devenue invisible à cinquante-cinq ans ou un travailleur expérimenté remplacé parce qu’il coûte trop cher.
Le progrès économique est bénéfique tant qu’il demeure au service de l’homme. Il devient préoccupant lorsqu’il réduit le travailleur à une simple ressource interchangeable.
Pour les chrétiens, le travail possède une dimension qui dépasse l’économie : il participe à la vocation même de l’homme. Défendre la dignité du travailleur, c’est reconnaître que la valeur d’une personne ne dépend ni de son âge, ni de sa productivité, ni de sa rentabilité.
Car lorsqu’un homme perd son emploi, ce n’est pas seulement un salaire qui disparaît. C’est parfois une part de sa place dans le monde qu’il faut l’aider à retrouver.


