Nicolas Moulin – Une définition consiste en deux termes : le genre et la différence spécifique. Lorsque que l’on donne la définition d’un être humain, on dit classiquement que c’est un animal rationnel. « Animal » n’est autre que son genre, la famille, la catégorie à laquelle l’homme appartient et « rationnel » est sa différence spécifique. Cela veut dire que parmi la famille animale, la raison est le trait qui le différencie de tous les autres membres de la famille animale. De façon similaire, si une définition de la Suisse était requise, on pourrait aisément répondre par genre et différence spécifique : c’est un pays neutre. Et cela spécialement au cours du XXème siècle comme il a été démontré dans les articles précédents. Mais cette neutralité, à quoi bon ? Eh bien aujourd’hui, nous nous penchons sur son rôle et son influence dans le milieu diplomatique.
Prenons un conflit quelconque. Un pays A se bat contre un pays B pour une quelconque raison. Le pays A, avant de lancer son attaque, s’est assuré du soutien de ses alliés. Le pays B, avant de poursuivre sa provocation et renoncer à une solution à l’amiable, s’est lui aussi assuré du soutien de ses alliés. Ainsi, 2 pays se battent à la vue de tous mais en réalité, ce sont de multiples pays qui s’affrontent dans une lutte commerciale et militaire. Les fonds se vident, les armées s’essoufflent, les populations grognent : les dirigeants doivent se parler. Pour entreprendre ces missions de diplomatie épineuses, un pays intermédiaire est désigné pour apaiser la situation. Pour ce faire, celui-ci doit être reconnu par les deux belligérants comme une puissance protectrice. Selon la Convention de Vienne de 1961, « l’État accréditant peut confier la protection de ses intérêts et de ceux de ses ressortissants à un État tiers acceptable pour l’État accréditaire ». La puissance protectrice, vous l’aurez compris, est l’État tiers dont il est question.
Dans ce scénario, chaque pays tient son rôle : belligérant, allié, modérateur. Comme les pays ne sont pas tous de la même taille, chacun possède son propre poids dans la balance mondiale. En effet, celui-ci possède une puissante armée, celui-là d’innombrables ressources naturelles, etc. S’ajoute à cela le comportement. Pays A est trop honnête pour la scène politique internationale, pays B est plutôt un malin obstiné tandis que pays C ne parle pas, il agit. Voilà maintenant un ensemble d’interaction fort complexe : on se tue, on pratique l’asphyxie économique, la désinformation, on organise des conférences ici, des négociations pour la paix là-bas.
Depuis bien des années, la Suisse s’est trouvée une place d’honneur dans ce joyeux fouillis. Etat neutre depuis 1815, elle soigne son statut juridique en intervenant dans les guerres les plus sanguinaires. Elle va là où l’espoir n’est plus et provoque une discussion, un échange. Les prisonniers sont relâchés, un cessez-le-feu est signé. Le conflit n’est pas résolu mais il se calme pour le moment. La Suisse ne possède pas de grandes richesses naturelles, son armée n’est redoutée que par les jeunes citoyens de 17 ans. Ce qui fait son poids et son rôle, c’est son comportement. Les Suisses, imbibés par leur démocratie directe unique, sont des gens de compromis. On discute, on échange nos points de vue, on n’est toujours pas d’accord alors on vote et honneur à celui qui aura rallié la majorité.
Pour garder son rôle, la Suisse soigne son image et sa réputation par une politique cohérente à son statut juridique. Les Conventions de La Haye de 1907 reconnaissent la neutralité comme un statut juridique donné aux pays qui s’abstiennent de participer à un conflit armé. Cela est capital et au centre du débat actuel. Dans une telle définition, rien de suggère que l’état en question doive se priver de sanctions économiques ou autres contre l’un ou l’autre belligérant. Mais reprenons ce que nous disions à propos des puissances protectrices : elles doivent être agréées par les deux combattants. Une nation en guerre accepterait-elle un modérateur qui lui ferme son commerce et lui gèle ses comptes ? Le bon sens y répondra mieux que moi.
L’initiative au sujet de laquelle nous votons pose la question : ne voulez-vous pas une politique qui préserve notre neutralité de fait plutôt que simplement de droit ? En d’autres termes, l’horizon s’obscurcit de jour en jour et nous devons préserver notre neutralité pour ne pas être entraîné dans une guerre que personne de sensé ne veut. La neutralité est la condition de la diplomatie et elle constitue ce que nous sommes sur la scène internationale. Notre riche histoire diplomatique est notre atout et notre modeste contribution à la paix mondiale. Comme dit John Limbert, ancien diplomate américain, aux journalistes de la RTS : « si vous n’avez pas de règles, si les pays ne se parlent plus, ce que vous avez, c’est l’anarchie ».


