Ni alignement ni isolement : la voie catholique de la neutralité

0
5

Eric Bertinat – La neutralité suisse est souvent présentée comme une question essentiellement politique. On discute de son histoire, de son utilité, de ses avantages économiques ou de ses conséquences diplomatiques. Mais il existe une autre manière de poser la question : que nous dit la doctrine sociale de l’Église sur la neutralité d’un État ?
La question est importante pour nous, catholiques, parce que l’Église ne nous donne pas nécessairement une politique étrangère toute faite. Elle nous donne plutôt des principes permettant de juger les situations politiques à la lumière de la loi naturelle, du bien commun et de la justice.
C’est à partir de ces principes que nous pouvons comprendre une conception catholique de la neutralité. Et cette conception se situe entre deux erreurs opposées : l’alignement systématique sur un bloc et l’isolement égoïste.
La formule pourrait donc être celle-ci : ni alignement ni isolement, mais indépendance, défense et service du bien commun.

I. La subsidiarité et la souveraineté des nations
Commençons avec Pie XI et son encyclique Quadragesimo Anno, publiée en 1931.
On connaît généralement cette encyclique pour le principe de subsidiarité. Pie XI enseigne qu’il est injuste de retirer aux personnes ou aux groupes inférieurs ce qu’ils sont capables d’accomplir eux-mêmes pour le confier à une instance supérieure. Une autorité supérieure doit aider les instances inférieures, et non les absorber.

Le principe est d’abord formulé pour l’organisation de la société. Mais il permet également de réfléchir à l’organisation internationale.

Appliqué aux relations entre les nations, il signifie qu’un État doit pouvoir exercer les responsabilités qui lui appartiennent. Une nation possède une personnalité politique propre. Elle a donc le droit et le devoir de déterminer sa politique étrangère en fonction de son propre bien commun.

Cela ne signifie évidemment pas qu’une nation puisse vivre complètement isolée. Les peuples sont interdépendants. Ils ont des devoirs réciproques et peuvent légitimement constituer des communautés internationales.

Mais une chose est différente : coopérer n’est pas se soumettre. Ce qui pourrait être notre slogan pour une éventuelle campagne lors de la votation sur les accords avec l’Union européenne en 2027.

Une organisation internationale peut être légitime lorsqu’elle permet aux États de poursuivre ensemble un bien qu’ils ne pourraient atteindre seuls. En revanche, lorsque la coopération conduit progressivement à retirer aux nations leur capacité de décider elles-mêmes des questions qui leur appartiennent, le principe de subsidiarité est mis en cause. (Union Européenne) C’est particulièrement important lorsqu’il s’agit de questions militaires.

Une alliance peut être légitime. Mais l’appartenance à une alliance ne signifie pas que la nation doit renoncer à son propre jugement moral et politique. Une petite nation ne devient pas moralement obligée de participer à toutes les guerres décidées par ses alliés. (OTAN)

La question fondamentale reste toujours : cette décision sert-elle réellement le bien commun ?

II. Le droit et la justice
C’est ici que la pensée de Pie XII devient particulièrement intéressante. Pie XII n’est nullement hostile à l’existence d’un ordre international. Au contraire, son enseignement insiste constamment sur la nécessité d’un droit international capable de régler les relations entre les peuples. Ce que nous a dit précédemment Pie XI !

Mais cet ordre international doit être fondé sur le droit et la justice, et non simplement sur la puissance.

Dans son message de Noël de 1941, Pie XII affirme notamment que le futur ordre international doit respecter « la liberté, l’intégrité et la sécurité » de toutes les nations, grandes ou petites. Il reconnaît également aux petites nations le droit à leur neutralité dans les conflits entre États.

C’est un point essentiel : pour Pie XII, l’existence de grandes puissances ne supprime pas les droits des petites nations. La puissance militaire ou économique ne crée pas, à elle seule, un droit supérieur.

Une petite nation n’est donc pas condamnée à choisir son camp simplement parce qu’elle est entourée de grandes puissances. (Union européenne). Elle possède une personnalité propre, des intérêts légitimes et surtout des responsabilités propres envers son peuple.

La Suisse peut être considérée sous cet angle : sa neutralité n’est pas seulement une habitude historique ou une technique diplomatique. Nous verrons plus loin en quoi elle peut être comprise comme l’expression d’une véritable responsabilité politique.

III. La légitime défense et la doctrine de la guerre juste
Mais attention : défendre la neutralité ne signifie pas être pacifiste. La tradition catholique n’est pas pacifiste au sens absolu. Elle reconnaît qu’une guerre peut, dans certaines circonstances, être moralement légitime. Saint Augustin a posé les fondements de cette réflexion, que saint Thomas d’Aquin développera ensuite.

Chez saint Thomas, la guerre juste suppose notamment une autorité légitime, une cause juste et une intention droite. La tradition a toujours précisé ces exigences en insistant également sur le dernier recours, la proportionnalité et la possibilité raisonnable d’atteindre le but recherché.

La guerre n’est donc jamais moralement justifiée simplement parce qu’un gouvernement l’a décidée.

Il faut pouvoir répondre à une question beaucoup plus exigeante : pour quelle raison combattons-nous ?

Et il faut pouvoir répondre à une deuxième question : avons-nous réellement épuisé les autres moyens ?

Enfin : les moyens employés sont-ils proportionnés au bien que nous prétendons défendre ?

Cette rigueur est importante pour notre réflexion sur la neutralité.

Une nation a évidemment le droit de se défendre. Pie XII reconnaît explicitement à tout État le droit de se tenir sur la défensive. Il rappelle en même temps que la guerre injuste constitue une faute extrêmement grave et que, même dans une guerre juste, tous les moyens ne sont pas moralement permis. La neutralité suisse armée correspond précisément à cette logique.

La Suisse ne renonce pas à sa défense parce qu’elle est neutre. Au contraire, sa neutralité suppose qu’elle soit capable de défendre son territoire et son indépendance. La neutralité n’est donc pas : « nous ne voulons jamais nous battre ».

Elle signifie plutôt : «nous ne nous engageons pas dans les conflits des autres, mais nous sommes prêts à défendre notre propre pays». Cette distinction est fondamentale.

IV. La neutralité comme service du bien commun international
Nous pouvons maintenant revenir au cas suisse. La Suisse est un petit pays. Elle n’a pas les moyens d’imposer sa volonté aux grandes puissances. Mais elle possède une autre possibilité : elle peut offrir un espace indépendant de dialogue. C’est là que la neutralité prend toute sa valeur.

Un État qui entretient des relations avec des pays appartenant à des camps opposés peut parfois jouer un rôle qu’un État totalement intégré dans un bloc ne peut plus jouer. La neutralité peut donc être un service.

Elle peut permettre d’accueillir des négociations, de maintenir des contacts diplomatiques, et par conséquent de s’imposer dans la diplomatie, de faciliter des échanges humanitaires et, dans certaines circonstances, de contribuer à la recherche de la paix. En évoquant la diplomatie, permettez-moi de relever cette remarque de l’historien Edouard Lecannuet : «Aux yeux de Léon XIII, la diplomatie est une maîtresse science, l’art suprême. Il pense que de douces paroles, de sages conseils, des procédés bienveillants, des concessions légitimes et opportunes ont toujours d’heureux résultats. Il n’est personne, de qui l’on ne puisse obtenir quelque chose, si l’on sait lui faire entendre le langage de la raison». On pense très fort au chef du département fédéral des Affaires étrangères…

Ce droit à la neutralité, déjà reconnu par Pie XII pour les petites nations (cf. II), trouve ici sa pleine portée : il ne s’agit pas seulement de subir les conflits des autres, mais de pouvoir positivement contribuer à la paix. La neutralité n’est donc pas nécessairement un repli sur soi. Elle peut être une manière particulière de participer à l’ordre international.

V. Conclusion
Nous pouvons maintenant répondre à la question posée au début : que peut nous dire la doctrine sociale de l’Église sur la neutralité suisse. Elle ne nous dit pas que la neutralité est, en toutes circonstances, une obligation morale. Elle nous donne quelque chose de plus fondamental : des critères pour discerner ce qui peut rendre une politique de neutralité juste et légitime.

Ces critères sont au nombre de trois.

D’abord, la liberté et la responsabilité politique des nations. Le principe de subsidiarité nous rappelle qu’une nation n’a pas vocation à abandonner à une puissance supérieure les responsabilités qu’elle est capable d’assumer elle-même. La coopération internationale est légitime lorsqu’elle sert le bien commun ; elle cesse de l’être lorsqu’elle devient une forme de dépendance.

Ensuite, la justice et le droit. La neutralité ne signifie pas l’indifférence morale. Être neutre ne veut pas dire considérer que le juste et l’injuste se valent. Cela signifie refuser de transformer automatiquement les intérêts d’un autre État ou d’un autre bloc en obligations militaires pour son propre pays. La neutralité laisse ainsi à la nation la liberté de discerner, au cas par cas, ce que commandent la justice et le bien commun.

Enfin, la défense. Une neutralité qui serait incapable de se défendre serait une neutralité fragile, dépendante de la bonne volonté des autres. La tradition catholique reconnaît le droit à la légitime défense. La Suisse peut donc être neutre sans être désarmée, pacifiste ou indifférente aux menaces qui pèsent sur son indépendance.

Mais il faut aller plus loin. La neutralité n’a de véritable valeur que si elle devient un service. La Suisse n’est pas une grande puissance militaire. Elle ne peut prétendre imposer sa volonté au monde. Mais précisément parce qu’elle n’appartient pas à un bloc militaire, elle peut conserver une liberté de parole, de contact et de médiation qui peut devenir utile aux autres. Accueillir des négociations, maintenir des relations avec des États qui ne se parlent plus, faciliter une action humanitaire : tout cela peut constituer une contribution réelle à la paix.

Nous retrouvons ainsi notre formule de départ : ni alignement systématique, ni isolement égoïste, mais indépendance, défense et service du bien commun.

Pour le catholique suisse de 2026, la question n’est donc pas simplement de savoir si la neutralité est ancienne, utile ou avantageuse. La véritable question est de savoir si elle permet à la Suisse de demeurer libre de ses décisions, capable de défendre son peuple et disponible pour servir la paix.

Si tel est le cas, alors la neutralité n’est pas seulement un héritage de notre histoire. Elle peut devenir une responsabilité morale : celle d’un petit État qui, précisément parce qu’il refuse de se fondre dans les rapports de puissance, cherche à mettre son indépendance au service du bien commun.

Article précédentQuelle neutralité aujourd’hui ?
Article suivantContraception gratuite : Mgr Schneider réaffirme l’enseignement immuable de l’Église
Eric Bertinat
Éric Bertinat, né à Genève en 1956, est horloger diplômé et technicien en microtechnique. Il s’engage en politique dès les années 1980 et est élu au Grand Conseil genevois en 1985. Après une interruption, il retrouve le législatif genevois en 2005, jusqu’en 2013, sous les couleurs de l’UDC, dont il sera notamment secrétaire général à Genève. Élu au Conseil municipal de la Ville de Genève en 2011, il en devient président pour la période 2018-2019. Il quitte le Conseil municipal en 2023 après douze années de mandat. Engagé depuis longtemps dans la défense de la souveraineté et de la neutralité suisses, il a également milité au sein de l’ASIN. En 2010, il fonde Perspective catholique, association consacrée à l’analyse de l’actualité politique et sociale à la lumière de la doctrine sociale de l’Église. Il a également animé la revue Controverses et collabore à diverses publications.