Quelle neutralité aujourd’hui ?

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Nicolas Ramseier – Invité par Perspective catholique à intervenir au séminaire d’Avully le 29 août 2026, aux côtés de Jean-Baptiste Bless et d’Éric Bertinat, j’y ai présenté ma lecture de la neutralité suisse et de ces enjeux.

Le lieu s’y prêtait. La neutralité suisse et le canton de Genève, dans ses frontières actuelles, sont issus de la même négociation, conduite par le même homme : Charles Pictet de Rochemont. Le 20 novembre 1815, deux actes sont signés le même jour à Paris (comme suite du congrès de Vienne) : le traité qui donne la commune d’Avully à la Suisse et l’acte par lequel les puissances reconnaissent la neutralité perpétuelle de la Suisse. J’ai ainsi pu lire, dans les archives de la famille Pictet ce passage : «Les puissances y reconnaissent que la neutralité et l’inviolabilité de la Suisse, ainsi que son indépendance de toute influence étrangère, sont dans les vrais intérêts de la politique de l’Europe entière».

La formule mérite qu’on s’y arrête. La neutralité suisse n’a pas été reconnue par bienveillance : elle l’a été parce qu’elle était utile à l’Europe. Elle n’a jamais été un repli. C’est une fonction.

Pour aborder un sujet aussi complexe que la neutralité, il faut d’abord poser le cadre. Je distingue trois dimensions. La première est juridique, celle notamment des Conventions de La Haye : ne pas participer à une guerre entre États, ne pas laisser son territoire servir aux opérations militaires d’un belligérant et ne pas favoriser militairement l’un des camps. A ce propos, je me souviendrai toujours de ce que Ruth Dreifuss m’avait raconté : en 1999, alors qu’elle présidait la Confédération, elle avait refusé que des appareils américains survolent le territoire suisse pour aller bombarder la Yougoslavie.

La deuxième dimension est celle de la perception des autres. C’est probablement là que tout se joue : c’est à la fois le plus difficile à maîtriser et l’espace dans lequel la Suisse peut le plus gagner. À l’extérieur du pays, en Inde, en Afrique, en Chine ou aux États-Unis, peu de gens raisonnent d’abord en termes juridiques. Ce qui compte est la lecture que les autres font de votre position. Deux conditions sont alors indissociables : l’indépendance et la confiance. L’exemple du Liban est éclairant : un pays qui pourrait beaucoup gagner à la neutralité, mais dont les tiraillements internes, alimentés de l’extérieur, rendent son exercice extrêmement difficile.

Il faut enfin distinguer neutralité et isolement. Le Turkménistan par exemple, a choisi, depuis 1995, une forme de neutralité très largement associée au retrait. Ce modèle n’est, à mes yeux, pas dans l’intérêt d’une Suisse historiquement connectée au monde et qui a précisément bénéficié de cette connectivité et de ces échanges.

De plus, être neutre suppose au moins deux conditions nécessaires, mais non suffisantes : disposer d’un haut degré d’indépendance et inspirer confiance. C’est là que se joue la crédibilité réelle de la neutralité, et plus largement du pays. En terme de chiffre, en 1943-1944, la Suisse assumait 219 mandats de puissance protectrice. Pendant la guerre froide, 24. Aujourd’hui, huit, dont la représentation croisée de la Russie en Géorgie et de la Géorgie en Russie, assurée par nos ambassades à Moscou et à Tbilissi. 8 mandats, ce n’est pas rien. Mais la comparaison montre où se situe réellement la question : la fonction de la Suisse ne dépend pas d’abord d’un texte ; elle dépend de ceux qui choisissent encore de faire appel à elle.

Le sultanat d’Oman en offre une illustration récente. Resté à l’écart des hostilités lors du conflit entre les États-Unis et l’Iran, il a pris part aux négociations qui l’ont précédé, et celles-ci se sont tenues à Genève. Qu’un pays cherchant à jouer un rôle actif pour la paix choisisse Genève montre qu’il nous reste des cartes, à condition de savoir les défendre.

Or l’indépendance dont dépend la neutralité ne se mesure plus seulement en soldats, en frontières ou en énergie. Elle se joue désormais aussi dans les infrastructures numériques. C’est, à mon sens, l’un des grands angles morts de la discussion publique actuelle.

La Suisse s’est construite sur des choix d’indépendance assumés et coûteux. Nous protégeons nos surfaces agricoles au prix de contraintes réelles, y compris en matière de logement, afin de préserver une capacité alimentaire. Nous tirons près de 60 % de notre électricité de l’hydraulique, produite sur notre territoire. Le combustible nucléaire se planifie et s’entrepose sur plusieurs années, ce qui laisse du temps pour réagir à une rupture d’approvisionnement, à la différence du gaz, dont l’approvisionnement peut être interrompu très rapidement.

Dans le numérique, nous n’avons jamais appliqué cette logique avec la même rigueur. La Poste, les CFF, Skyguide ou Swisscom dépendent d’infrastructures cloud étrangères. Lors de l’appel d’offres « Public Clouds Bund » de 2021, la localisation des données n’a compté que pour environ un dixième de l’évaluation, et le marché a été attribué à quatre prestataires américains et un chinois. Les contrats engagent encore la Confédération pour plusieurs années.

Or, si la neutralité suppose l’indépendance et la confiance, sa crédibilité s’affaiblit lorsque des infrastructures critiques de l’État relèvent exclusivement d’un droit étranger. Le Centre de Genève pour la neutralité est intervenu sur ce point dans la consultation relative au rapport de sécurité du Conseil fédéral.

L’indépendance ne signifie pas tout produire soi-même. Elle signifie ne dépendre de personne exclusivement. Si vous avez dix partenaires de confiance et que l’un vous fait défaut, il vous en reste neuf. Si vous n’en avez qu’un, vous n’avez plus rien. C’est peut-être la définition la plus utile de la souveraineté numérique, ou de toute souveraineté : la robustesse par la pluralité, non l’autarcie.

Des pistes existent. Des travaux menés à l’EPFZ explorent la possibilité de faire coexister plusieurs modèles sur un même appareil et de basculer de l’un à l’autre, ce qui permettrait de fractionner l’information et de réduire certaines dépendances. Ces solutions supposent toutefois une volonté politique et l’acceptation d’un coût : les infrastructures étrangères sont souvent moins chères, et c’est précisément ce raisonnement qui a jusqu’ici prévalu.

La même question se pose sur le plan financier. Le système monétaire mondial connaît une fragmentation croissante : le dollar demeure central, tandis que plusieurs États cherchent à réduire leur dépendance à son égard et à développer des circuits alternatifs. Pendant la guerre froide, certaines places intermédiaires permettaient à des blocs séparés de continuer à commercer.

La Suisse pourrait chercher à préserver une telle fonction d’interface. Non par opportunisme, mais parce que là où deux systèmes peuvent encore se parler, la friction diminue. C’est la même intuition qu’en 1815 : notre utilité pour les autres est notre meilleure protection.

Sur la votation du 27 septembre, le Centre de Genève pour la Neutralité ne prend pas position, et je n’en prends pas davantage en tant que président. Mon rôle est en revanche d’exposer aussi clairement que possible les conséquences que j’entrevois dans chacun des scénarios.

En cas de oui, la Suisse ne reprendrait que les sanctions décidées par l’ONU, ce qui impliquerait de revenir sur les mesures adoptées dans le sillage de l’Union européenne. La coopération militaire serait plus étroitement encadrée, et certaines acquisitions de systèmes intégrés pourraient devenir plus difficiles. En cas de non, le cadre juridique actuel subsiste : la neutralité de droit demeure, le statu quo est maintenu et la conduite de la politique de neutralité reste confiée au Conseil fédéral et au Parlement. À cet égard, le scrutin peut aussi se lire comme un vote de confiance dans la manière dont les institutions exercent cette marge de manœuvre. Il faut cependant s’attendre à ce que la presse internationale en donne une lecture plus tranchée, et affirme en cas de NON que la Suisse a voté contre la neutralité. Cela entraînerait un coût d’image non négligeable, tandis que la question risque de revenir dans cinq ou dix ans, à la faveur d’une nouvelle crise.

Ce qui me préoccupe le plus dans la séquence ouverte en 2022 n’est pas ici le choix matériel du Conseil fédéral, mais la manière dont il a été expliqué. La décision a été prise en quelques jours, sans que les options envisagées ni les conséquences de chacune soient véritablement exposées au pays. S’il existait des raisons impérieuses, et c’est possible, il fallait les dire. Le système suisse repose sur la transparence et sur la capacité du peuple à comprendre un arbitrage difficile. C’est ce déficit d’explication, davantage que la décision elle-même, qui a coûté et qui au fond m’a gêné.

La Suisse préside enfin l’OSCE en 2026. En 2014, sous la présidence de Didier Burkhalter, elle avait joué un rôle de médiation reconnu. L’année n’est pas terminée, et une rencontre est prévue à Lugano en décembre. Deux siècles après 1815, la question reste donc peut-être la même : non pas seulement comment rester neutres, mais comment faire en sorte que cette neutralité reste utile, et que d’autres aient encore une raison de faire appel à la Suisse.

Nicolas Ramseier est président et co-fondateur du Geneva Center for Neutrality, think tank non partisan fondé en octobre 2024.