Fulton Sheen, Raphael Merry del Val, deux destins devant l’Église

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Eric Bertinat – Le 24 septembre 2026, à Saint-Louis, au bord du fleuve Mississippi, l’Église a officiellement inscrit Mgr Fulton J. Sheen parmi les bienheureux. La cérémonie, présidée au nom du pape Léon XIV par le cardinal Luis Antonio Tagle, vient couronner une cause introduite en 2002, la reconnaissance de ses vertus héroïques en 2012 et celle d’un miracle attribué à son intercession en 2019.

Cette béatification donne l’occasion de se pencher sur une autre grande figure ecclésiastique du XXe siècle : le cardinal Rafael Merry del Val dont la cause de béatification fut officiellement ouverte le 27 février 1953, sous Pie XII. Le rapprochement entre les deux hommes est particulièrement intéressant. Tous deux furent des personnalités d’une grande force intellectuelle et spirituelle, attachées à la défense de la foi catholique, au service du pape et à l’évangélisation. Tous deux furent des hommes de parole, capables d’affirmer clairement leurs convictions dans des périodes de profondes transformations de l’Église et de la société. Mais leurs causes ont connu des destins très différents.

Deux hommes, deux formes de combat
Le card Merry del Val appartient à une génération antérieure. Il est né en 1865. Son terrain de combat fut principalement celui de la défense doctrinale de l’Église au moment de la crise moderniste. Son rôle auprès de saint Pie X ne fut pas simplement celui d’un diplomate ou d’un administrateur. L’historien de l’Encyclopédie italienne décrit la «consonance» théologique et ecclésiologique qui existait entre les deux hommes et souligne la fermeté avec laquelle le card Merry del Val participa à la lutte contre le modernisme. Il intervint notamment dans les procédures concernant Alfred Loisy et George Tyrrell et joua un rôle important dans la diffusion de l’encyclique Pascendi. Après son départ du secrétariat d’État, il poursuivit encore cette action comme secrétaire du Saint-Office. Cette dimension n’est donc pas un aspect secondaire de sa biographie : elle constitue l’une des raisons essentielles pour lesquelles Pie X lui accorda sa confiance.

Avant même son accession au cardinalat, Rafael Merry del Val avait été associé à l’étude de la question des ordinations anglicanes, qui conduisit à Apostolicae curae de Léon XIII. La réception par Léon XIV, en avril 2026, de Sarah Mullaly, représentante de l’Église anglicane, en tenue d’évêque, l’aurait plus que déconcerté… Il demeura une personnalité importante dans les conclaves de 1914 et de 1922, représentant l’aile conservatrice, attachée à la continuité avec l’œuvre de Pie X.

Mgr Fulton Sheen est né en 1895. Il a donc connu une Église combattant le modernisme mais déjà déchirée par une aile progressiste très influente. L’œuvre entière de l’évêque américain peut se lire, elle aussi, comme un combat contre ce qu’il considérait comme les impasses du monde moderne. Ce n’est pas un hasard s’il consacra une part importante de ses écrits et de ses prédications à la critique du communisme, du matérialisme et de ce qu’il appelait la perte du sens du péché dans la société américaine. Le philosophe et le théologien étaient, chez lui, mis au service d’une même conviction : l’Église ne peut annoncer le Christ qu’en refusant de dissoudre son message dans les catégories du siècle. Par d’autres moyens, avec un autre vocabulaire, Mgr Sheen menait ainsi son propre combat contre les modernismes de son époque. Il résumait le modernisme spirituel de l’Occident comme une tentative de créer un «Christ sans la Croix», c’est-à-dire un christianisme édulcoré, purement humanitaire, niant le péché originel, l’enfer et le besoin de rédemption.

Notons enfin que Mgr Sheen fut Père du concile Vatican II. Son intervention portait principalement sur la mission de l’Église ; il participa notamment aux travaux préparatoires du décret Ad gentes. Son approche était résolument missionnaire et christocentrique : il ne considérait pas l’Église comme une institution devant simplement s’adapter à la modernité, mais comme le Corps du Christ chargé d’annoncer le salut à toutes les nations.

Les deux hommes se rejoignent donc sur un point que l’on a parfois tendance à occulter : tous deux ont fait de la résistance aux erreurs modernes une part essentielle de leur ministère. Le premier défendait l’intégrité doctrinale de l’Église au cœur de la crise moderniste proprement dite, avant le Concile. Le second portait cette même exigence dans les moyens de communication modernes, devant un public immense, en la retournant contre les erreurs de son temps — tout en participant lui-même à l’aggiornamento conciliaire.

Une dimension mise en retrait
Cette proximité rend d’autant plus frappant le silence qui entoure aujourd’hui la cause de béatification du card Merry del Val. Prenons le discours prononcé par Léon XIV le 13 octobre 2025, à l’occasion du 160e anniversaire de la naissance de Merry del Val. Le pape y rend un hommage très appuyé au cardinal. Il rappelle qu’à 38 ans, Pie X le nomma secrétaire d’État et le présente comme son «collaborateur direct». Il insiste sur sa fidélité, sa discrétion, son humilité, son service du ministère de Pierre et son attachement à la vérité du Christ. Mais il y a un silence remarquable : le mot «modernisme» n’apparaît pas dans le discours. Pas davantage de mention de Pascendi, de Loisy, de Tyrrell ou du rôle du card Merry del Val dans la politique antimoderniste de saint Pie X.

Le contraste est le même, quoique plus discret, dans le dossier de béatification de Mgr Sheen : c’est sa vie eucharistique et son apostolat médiatique que l’Église met en avant, non sa critique frontale des erreurs modernes, et moins encore, d’ailleurs, sa participation au Concile, comme si les deux versants de sa biographie, l’un et l’autre pourtant bien réels, dérangeaient également le récit que l’on veut construire.

Cette omission n’est sans doute pas un oubli. Depuis Vatican II, l’Église a fait le choix de la liberté religieuse, de l’œcuménisme et par-là de toutes les réformes issues de l’esprit conciliaire libéral. Dans cet esprit, présenter un cardinal ou un futur bienheureux avant tout comme un homme de combat contre le modernisme s’accorde mal avec le récit que le Vatican veut aujourd’hui promouvoir. Mieux vaut retenir la fidélité, le service, l’humilité — des vertus consensuelles — que le combat doctrinal, plus difficile à concilier avec l’esprit conciliaire.

Il ne faut pas pour autant opposer les deux prélats. Leur point commun est précisément cette conviction que l’Évangile ne peut être annoncé qu’en restant l’Évangile, quitte à heurter les modes du temps. Mais ce point commun, qui fit leur grandeur, est aussi celui que l’Église contemporaine semble la plus embarrassée d’assumer pleinement.

Nous vous recommandons :
Merry del Val – Un cardinal pour hier et aujourd’hui, Roberto de Mattei (Éditions Contretemps)
La vie du Christ, Fulton J. Sheen (DMM)
Du haut de la croix, Fulton J. Sheen (Editions ESR)
Notre vie a un sens, Fulton J. Sheen (Editions ESR)

A paraître bientôt :
Bienheureux Fulton J. Sheen, l’apôtre des médias, Corentin Dugast, Editions Salvator

Voir également nos quatre articles intitulés Mgr Fulton Sheen, une plume et une parole étincellante :
https://perspectivecatholique.ch/mgr-fulton-sheen-une-plume-et-une-parole-etincellante-4/
https://perspectivecatholique.ch/mgr-fulton-sheen-une-plume-et-une-parole-etincellante-3/
https://perspectivecatholique.ch/mgr-fulton-sheen-une-plume-et-une-parole-etincellante-2/
https://perspectivecatholique.ch/mgr-fulton-sheen-une-plume-et-une-parole-etincellante-1/

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Eric Bertinat
Éric Bertinat, né à Genève en 1956, est horloger diplômé et technicien en microtechnique. Il s’engage en politique dès les années 1980 et est élu au Grand Conseil genevois en 1985. Après une interruption, il retrouve le législatif genevois en 2005, jusqu’en 2013, sous les couleurs de l’UDC, dont il sera notamment secrétaire général à Genève. Élu au Conseil municipal de la Ville de Genève en 2011, il en devient président pour la période 2018-2019. Il quitte le Conseil municipal en 2023 après douze années de mandat. Engagé depuis longtemps dans la défense de la souveraineté et de la neutralité suisses, il a également milité au sein de l’ASIN. En 2010, il fonde Perspective catholique, association consacrée à l’analyse de l’actualité politique et sociale à la lumière de la doctrine sociale de l’Église. Il a également animé la revue Controverses et collabore à diverses publications.