Eric Bertinat – Le 7 octobre, à Athènes, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a rappelé une évidence, devenue embarrassante à force d’être répétée, pour les dirigeants occidentaux : notre civilisation a une histoire, des racines et un héritage à transmettre. Comme le rapporte Tribune Chrétienne, il a salué la contribution du christianisme, évoquant saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et la tradition du droit naturel. Surtout, il a dénoncé un Occident qui a «appris à ses enfants à avoir honte de leur pays». Cette critique touche au cœur de la crise européenne : que peut encore transmettre une civilisation qui doute de sa propre valeur ?
Ce discours prolonge, avec un accent plus historique et spirituel, l’avertissement lancé à Munich, le 14 février 2025, par le vice-président JD Vance. Il y dénonçait le recul de la liberté d’expression, la gestion de l’immigration et la défiance des gouvernants envers les choix de leurs électeurs. La réaction européenne fut révélatrice. Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, jugea ces propos inacceptables ; le chancelier Olaf Scholz rejeta toute ingérence dans le débat politique allemand, en particulier sur le refus de coopérer avec l’AfD. Personne, ou presque, ne s’est demandé si le diagnostic était juste.
C’est là que le bât blesse. Face à un message qui interroge leur légitimité, les dirigeants européens répondent par l’offuscation protocolaire. Ils semblent incapables de comprendre ce que leurs interlocuteurs américains leur disent : une société qui renie ce qui l’a fondée ne peut plus se défendre, ni même vouloir durer. Prisonniers d’une pensée mondialiste qui a fait du féminisme militant, de l’agenda LGBT, de l’avortement et de l’euthanasie les marqueurs du progrès, ils tiennent pour une agression toute évocation d’un héritage qui ne rentre pas dans ce cadre. Cette vision est en rupture totale avec celle qui a bâti l’Europe : une civilisation façonnée pendant des siècles par le christianisme, qui plaçait au centre la dignité de toute vie humaine, de sa conception à sa mort naturelle, la famille, et les devoirs envers les générations à venir.
Les faits donnent d’ailleurs plus de poids à l’avertissement américain qu’aux discours de satisfaction européens. Le malaise économique est documenté par les institutions de l’Union elles-mêmes. Dans ses prévisions du printemps 2026, la Commission annonçait une croissance limitée à 1,1 % pour l’Union européenne cette année, avec un déficit public de 3,5 % du PIB. Elle relevait aussi les pertes de parts de marché et le poids croissant des intérêts de la dette. En France, Eurostat établit pour 2025 un déficit de 5,1% et une dette publique de 115,6% du PIB. Ces chiffres ne décrivent pas une puissance sereine, mais des marges de manœuvre qui se rétrécissent.
Sur le plan militaire, le décalage est tout aussi frappant. L’Union européenne affiche une ambition stratégique mais la Commission reconnaît d’importantes lacunes en matière de défense aérienne, de munitions, de mobilité militaire et de moyens opérationnels. Le Conseil admet la fragmentation des marchés de défense, avec ses duplications de capacités et de dépenses. Les programmes de réarmement sont nécessaires mais ils mesurent aussi l’ampleur du retard.
Ces difficultés rendent peu crédible la posture de dirigeants qui vivent chaque critique extérieure comme une offense, alors que leurs propres institutions décrivent une Europe économiquement fragile et militairement incomplète. Cette fragilité matérielle est aussi le symptôme d’un affaiblissement plus profond : on ne réarme pas un continent dont on a appris aux peuples à douter de lui-même et l’on ne relève pas la natalité d’une société qui a cessé de croire à sa propre continuité.
L’Europe devrait écouter ces avertissements venus d’outre Atlantique sans renoncer à son indépendance de jugement. Reconnaître ses faiblesses, retrouver ses racines et rendre aux peuples confiance en leur avenir : voilà une réponse autrement exigeante que l’indignation diplomatique.


