Thibaut Marqueyrol – Au lendemain du grand succès médiatique du voyage de Léon XIV en France, on peut s’interroger sur ce qu’il reste de l’argumentation qu’avaient développée les tenants de l’herméneutique de la continuité quant à la juste façon de recevoir la notion de liberté religieuse de Vatican II, principalement Dignitatis humanae. La disputatio étant dans le domaine public au moins depuis 2024 entre le Courrier de Rome et Claves, chacun pourra se faire une idée.
J’ai écouté la plupart des allocutions de Léon XIV : à l’Élysée, à l’UNESCO, à Lourdes, sur la place de la Concorde, à Metz. On pourra me taxer de partialité, et sans doute aura-t-on raison, mais si je devais résumer les choses, il me vient cet extrait de la Marseillaise en tête : «Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs…»
Ce qui s’est entendu, de l’Élysée à Metz, c’est la liberté religieuse telle que la reçoivent aujourd’hui la République et le dialogue interreligieux : une liberté de croire ou de ne pas croire, en privé comme en public, dans les limites de la loi, offerte à chacune des «appartenances» sans hiérarchie entre elles.
À l’Élysée, le 25 septembre, le Saint-Père a parlé d’une «juste laïcité» qui «ne consiste pas à exclure la religion de l’espace public», et d’une «véritable laïcité» qui saurait «en tirer parti comme d’une ressource éducative». La formule est habile, et elle n’est pas rien : elle refuse l’expulsion du religieux. Mais elle ne dit pas ce que les herméneuticiens avaient besoin qu’il dît. Elle ne dit pas que les sociétés ont un devoir envers la seule vraie religion. Elle ne dit pas que l’expression publique est un droit de l’Église et une tolérance pour les autres. Elle parle de la religion, au singulier indéterminé, comme d’une ressource parmi d’autres, et juge «urgent» le dialogue entre « personnes de différentes appartenances culturelles et religieuses ». Liberté, égalité, fraternité sont invoquées, avec le souhait que la liberté grandisse dans le souci du bien commun, lequel, ainsi réduit, ne renvoie plus qu’à sa dimension horizontale et matérielle (cf. nos critiques précédentes sur Magnifica Humanitas). On reste dans le lexique de 1789, adouci, non dans celui de Quanta cura.
À Metz, le 28, devant les représentants des diverses traditions, le même lexique s’épanouit. Metz, ville de frontières ; Schuman, «ambassadeur de l’unité dans la diversité» ; le dialogue qui n’amoindrit pas l’identité mais l’ouvre à «la diversité de l’autre» ; et cette citation de Fratelli tutti selon laquelle le dialogue ne se fait pas «par simple diplomatie, amabilité ou tolérance», son but étant l’amitié, la paix, l’harmonie. Le mot tolérance apparaît donc, mais pour être dépassé, non pour être rétabli comme la mesure du faux. Nulle part le devoir des sociétés. Nulle part le droit propre de la vraie religion. Nulle part la clause de Dignitatis humanae sur le devoir moral des hommes et des sociétés envers l’unique Église du Christ, clause sur laquelle toute l’herméneutique de continuité faisait reposer son équilibre. Le Saint-Père cite François, Jean-Paul II, Ricœur. Il ne cite pas Léon XIII.
On me dira que ce sont des discours de circonstance, diplomatiques, et qu’on ne demande pas à un pape, reçu à l’Élysée, de faire un cours de théologie politique. L’objection vaudrait si les mêmes silences ne se répétaient pas d’une estrade à l’autre, et si le voyage tout entier n’avait pas été reçu, y compris par ceux qui l’accompagnaient, comme un appel à la liberté sans bride. Le cardinal Bustillo en a donné la lecture la plus simple : liberté et espérance. Non pas la liberté de l’Église, la liberté tout court, la liberté des libéraux. Quand le magistère vivant commente le Concile, ce n’est pas dans les notes de Sedes Sapientiae qu’il le fait, c’est à voix haute, devant Macron, devant l’UNESCO, devant les autres cultes. Et cette voix haute ne ratifie aucune des distinctions sur lesquelles les herméneuticiens avaient bâti la licéité de Dignitatis humanae.
C’est ici que l’argument se retourne. Depuis des années, on explique que le Concile ne se lit pas selon la lettre qui scandalise, mais selon l’intention que le magistère postérieur en dégage ; que prétendre fixer soi-même le sens d’un texte conciliaire contre la manière dont les papes le reçoivent, c’est déjà la marque d’un esprit téméraire. Soit. Mais alors la règle vaut pour tout le monde. Les herméneuticiens ont longtemps soutenu que Dignitatis humanae était faible, équivoque, dangereuse, mais non erronée en son affirmation centrale, pourvu qu’on la reçoive avec les distinctions traditionnelles : immunité de contrainte, ordre public juste, devoir subsistant des sociétés, tolérance et non droit du faux. Ces distinctions ne sont pas dans la bouche de Léon XIV. Elles n’y sont même pas à l’état de sous-entendu. Elles sont contredites par le genre même du discours, qui met les confessions côte à côte et fait de la liberté religieuse le bien commun de leur rencontre.
Dès lors, on peut se demander où sont les téméraires. Certains prêtres, religieux et instituts — avec qui nous n’avons pourtant aucun motif sérieux de querelle — se sont drapés dans la vertu de fidélité inconditionnelle et non circonstanciée au Saint-Siège, faiseurs de leçons et distributeurs de bons points au moment des derniers sacres de la FSSPX : devront-ils manger encore leur chapeau ? À ce rythme, les barrettes vont rétrécir : il n’en restera un jour plus que le pompon de docteur en théologie. —


