Dufour ou le génie de la modération (4/5)

0
4

Eric Bertinat – Lorsque la Diète décida, en novembre 1847, de recourir aux armes contre les cantons du Sonderbund, une question s’imposa immédiatement : qui pouvait conduire une guerre civile sans aggraver les divisions du pays ? Le choix s’était porté, dès le 21 octobre, sur le Genevois Guillaume-Henri Dufour, âgé de soixante ans. Il pouvait surprendre. Sa désignation ne fut d’ailleurs pas sans difficulté. «Dufour, qui est surpris, décontenancé, déchiré, est très hésitant. Il refuse tout d’abord sa nomination puis l’accepte. Il ne fait pas de doute qu’il prend bien malgré lui le commandement de l’armée fédérale». (1)

Dufour est-il un militaire de carrière au sens classique du terme ? Il est d’abord un ingénieur. Mais tout son parcours est indissociable de l’armée : « Je suis né soldat et Dufour au milieu des canons, c’est comme un poisson dans l’eau. Il est dans son élément », dira-t-il de lui-même (2). Formé à Paris, à l’École polytechnique, puis à l’École d’application de l’artillerie et du génie de Metz, où il s’initie aux hautes arcanes de ce que l’on nommait alors « l’art fortificatoire », il n’aura toutefois pas le temps d’achever sa formation : il est envoyé à Corfou, où il est affecté à la direction des fortifications des îles Ioniennes. Il y vivra son baptême du feu. À l’abdication de Napoléon, il regagne Genève. Mobilisé lors du retour de l’Empereur pendant les Cent-Jours, il reprend du service dans l’armée française avant de la quitter définitivement en 1817.

De retour à Genève, il dessine, calcule, construit. Il dirige des travaux d’urbanisme, aménage les quais de Genève, construit notamment la passerelle suspendue de Saint-Antoine et participe à la transformation de la ville. Il dirige également les travaux qui aboutiront à la première carte topographique précise de la Suisse. Avant d’être général, il est un bâtisseur. En 1817, il entre dans la nouvelle armée fédérale avec le grade de capitaine. En 1819, il participe à la fondation de l’école militaire de Thoune, où il enseigne le génie jusqu’en 1831. Il y jouera un rôle de première importance : connaissant les lacunes de la formation des officiers dont il a la charge, il va employer tous ses talents pédagogiques à les combler. (3)

Cette facette est essentielle : lorsqu’il prend le commandement de l’armée fédérale, il est choisi pour ses qualités militaires et humaines. Il ne cherche pas le panache ; il cherche la solution la plus efficace et la moins coûteuse en vies humaines. Dufour ou le génie de la modération.

Sur le plan personnel, il était réputé d’un tempérament calme, réservé, presque austère. Peu porté sur les discours enflammés, il travaillait énormément. Ses contemporains soulignent sa courtoisie et son absence de vanité. Il n’avait rien du chef charismatique ; son autorité venait de la confiance qu’il inspirait.

Le 5 novembre, d’un jet – son brouillon ne comporte pour ainsi dire pas de ratures – il rédige sa Proclamation à l’Armée, qui est l’un «des plus beaux textes de notre histoire» (Olivier Reverdin). Avant l’offensive, il adresse à ses officiers une instruction devenue célèbre où il leur demande de «(…) Je mets donc sous votre sauvegarde les enfants, les femmes, les vieillards et les ministres de la religion. Celui qui porte la main sur une personne inoffensive se déshonore et souille son drapeau. Les prisonniers, et surtout les blessés, méritent d’autant plus vos égards et votre compassion que vous vous êtes souvent trouvés avec eux dans les mêmes camps».

Elle résume sa vision de la guerre civile. Pour lui, les soldats du Sonderbund ne doivent pas être traités comme des ennemis irréconciliables, mais comme des Suisses qu’il faudra retrouver une fois les armes déposées. Ses instructions demandent notamment d’éviter les mauvais traitements, de respecter les établissements religieux et de traiter avec égards les prisonniers et les otages.

Le milieu dans lequel Dufour s’est formé et a vécu était protestant, fervent, mais ni exalté, ni mystique. De solides convictions, certes, mais une évidente pudeur à les exprimer. De 1847 à 1855, il a été membre du Consistoire. Mais dans ses Notes biographiques, parlant de sa vie à l’École polytechnique, Guillaume-Henri écrit : «Tous les dimanches le bataillon allait à la messe. Jamais je n’ai fait valoir ma qualité de protestant pour m’en exempter.» C’est alors qu’il apprit à connaître et respecter les catholiques, bien différents à l’usage de ce qu’on disait d’eux à Genève. Cela lui rendit certainement un grand service lors de la guerre du Sonderbund. Il n’aurait pu être pour la Suisse divisée l’homme providentiel qu’il a été en 1847 s’il n’avait eu, à l’égard des catholiques (sinon du catholicisme en tant que corps de doctrine), une attitude de compréhension et de large tolérance» (4).
Cette disposition d’esprit explique aussi pourquoi sa nomination finit par s’imposer malgré ses hésitations initiales.

Pourquoi un Genevois à la tête de l’armée fédérale ?
La réponse est avant tout politique. Les cantons alémaniques, largement majoritaires à la Diète, auraient pu imposer l’un des leurs. Ils ne le firent pas. Dufour présentait plusieurs avantages. Il était extérieur aux rivalités entre les grands cantons alémaniques. Son immense réputation d’ingénieur et d’organisateur dépassait les frontières linguistiques et son parcours militaire lui avait fait occuper les plus hauts postes dans la nouvelle armée fédérale. Son tempérament rassurait les modérés qui redoutaient les excès des radicaux les plus militants. Enfin, Genève, entrée dans la Confédération seulement en 1815, apparaissait comme un canton moins impliqué dans les anciennes querelles confessionnelles du centre de la Suisse. « Le nom de Dufour rallia des officiers d’état-major qui détestaient la politique radicale encore qu’il la détestât lui-même », note le catholique conservateur saint-gallois Baumgartner (5).

Il existe même une certaine ironie historique. Les radicaux cherchaient un général capable de vaincre rapidement le Sonderbund ; ils choisirent un homme qui s’attacha presque davantage à éviter les morts qu’à remporter une victoire éclatante. Les catholiques, qui avaient toutes les raisons de se méfier du chef de l’armée fédérale, eurent finalement affaire à un adversaire respectueux, qui imposa à ses troupes une stricte discipline et chercha à éviter les pillages et les représailles. Les exactions qui eurent néanmoins lieu à Fribourg et surtout à Lucerne furent d’ailleurs contraires à l’esprit de ses instructions.

C’est là le véritable intérêt de Dufour. Il échappe aux catégories habituelles. Protestants et catholiques, radicaux et conservateurs, Romands et Alémaniques ont tous fini par reconnaître en lui une figure nationale. C’est précisément parce qu’il n’était pas l’homme d’un camp, mais celui de la Confédération, que la Suisse lui confia son destin au moment le plus critique de son histoire. Un publiciste anonyme commente : «Que le général Dufour ait réussi à réunir, à amalgamer, à conduire une armée de soixante-dix à quatre-vingt mille hommes, composée de milice et dans laquelle vingt mille catholiques au moins marchaient à contre-cœur, c’est un fait qui lui est acquis et qui prouve son habileté» (6).

La reconnaissance nationale ne fut pourtant pas immédiatement suivie d’une reconnaissance dans son propre canton. Lors des premières élections fédérales d’octobre 1848, Guillaume-Henri Dufour est candidat à Genève. Arrivé en tête du premier scrutin du 22 octobre, il fait partie des trois candidats élus, mais le scrutin est annulé. Au second tour, le 28 octobre, les radicaux remportent les trois sièges et Dufour n’obtient plus que 1 260 voix. Il sera finalement élu au Conseil national dans le canton de Berne avant de retrouver, quelques années plus tard, un siège représentant Genève.
Antoine Baumgartner résume cette ingratitude en écrivant : « Nos historiens à venir (…) auront à comprendre l’hostilité que les radicaux genevois ont portée au vainqueur du Sonderbund, traité par eux d’aristocrate et presque d’ultramontain » (7).

Comme l’ingénieur qu’il avait toujours été, Dufour considéra la guerre non comme une occasion de gloire, mais comme un problème à résoudre avec le minimum de destructions. Cette approche, fondée sur la mesure plus que sur l’esprit de revanche, permit à la Suisse de sortir rapidement du conflit et facilita la réconciliation entre les vainqueurs et les vaincus. La campagne dura trois semaines et fit relativement peu de victimes au regard des effectifs engagés.

C’est sans doute ce qui explique que, bien au-delà de ses succès militaires, Guillaume-Henri Dufour demeure l’une des rares figures véritablement consensuelles de l’histoire suisse. —

Références
(1) Pierre Du Bois, La guerre du Sonderbund. La Suisse de 1847, Alvik, 2003.
(2) Cité par Jean-Jacques Langendorf dans son ouvrage Guillaume Henri Dufour ou la passion du juste milieu (page 7) – Éditions René Coeckelberghs (1987)
(3) ibidem, page 17
(4) Olivier Reverdin, La famille, le milieu, la tradition, Dictionnaire historique de la Suisse.
(5) Cité par Jean-Jacques Langendorf dans son ouvrage Guillaume Henri Dufour ou la passion du juste milieu (page 25) – Éditions René Coeckelberghs (1987)
(6) Le radicalisme en Suisse. Lettre sur les événements de novembre 1847, Paris, 1847.
(7) Antoine Baumgartner, Lettres genevoises sur divers sujets, Genève, Imprimerie de Jules-G. Fick, 1849.

Article précédentRome : le cardinal Baldassarre Reina annule les funérailles catholiques d’un franc-maçon
Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.