Eric Bertinat – La neutralité menacée : quand l’Europe attend son heure. À l’automne 1847, tandis que les troupes fédérales convergent vers les cantons du Sonderbund, un autre front se dessine, bien au-delà des cols alpins. Celui des chancelleries européennes.
À Paris, Vienne, Berlin ou Turin, la guerre civile suisse est observée avec une attention soutenue. Ce qui se joue entre Lucerne et Fribourg dépasse en effet largement les frontières de la Confédération. La Suisse occupe une position stratégique au cœur du continent, et son équilibre politique intéresse directement les grandes puissances. Depuis le Congrès de Vienne, en 1815, sa neutralité est reconnue et garantie collectivement. Mais cette neutralité repose sur une condition implicite : celle d’un État stable. Si la Confédération sombrait dans une guerre longue et incontrôlée, rien n’excluait qu’une ou plusieurs puissances invoquent le maintien de l’ordre européen pour intervenir.
À première vue, tout semble annoncer une ingérence étrangère. Les sept cantons du Sonderbund entretiennent des liens étroits avec les monarchies conservatrices, en particulier avec l’Autriche de Metternich. Les gouvernements catholiques d’Europe voient avec inquiétude la montée du libéralisme radical en Suisse, tandis que les gouvernements libéraux, notamment en France et en Grande-Bretagne, observent avec une certaine sympathie le camp fédéral.
«Fort d’une majorité de la Diète, les cantons libéraux-radicaux décident donc de passer outre les objections des cantons conservateurs et des grandes puissances, ce qui relève d’un certain courage politique. (…) En affirmant l’indépendance de la Suisse et en cherchant à la renforcer par une réforme de l’État central, les milieux libéraux-radicaux prennent donc le risque de l’anéantir en provoquant une nouvelle occupation du territoire par des forces étrangères.» (1)
Les rumeurs circulent rapidement. On évoque une intervention autrichienne par le Tyrol, un mouvement piémontais au sud des Alpes, voire une action concertée des puissances de la Sainte-Alliance. Même les correspondances privées relaient ces inquiétudes. Jérémias Gotthelf écrit ainsi à Rudolf Hagenbach : «On dit aussi que l’ambassadeur de France aurait menacé [la Suisse] d’une intervention de soixante mille hommes» (4 octobre 1847).
Dans les journaux suisses, ces hypothèses alimentent les peurs. Les dirigeants fédéraux savent qu’une guerre longue pourrait offrir le prétexte idéal à une intervention étrangère destinée à «rétablir l’ordre».
Cette menace diplomatique influence directement la stratégie militaire de Guillaume-Henri Dufour
Il ne cherche pas seulement à vaincre le Sonderbund : il veut terminer la guerre avant que les chancelleries aient le temps d’agir. «Dufour travailla à réprimer en toutes circonstances les sentiments de haine envers les cantons du Sonderbund. Il ne voulait pas compromettre la future cohésion de la Confédération. Sa stratégie consistait à agir rapidement et à éviter les pertes humaines. Il espérait décourager l’adversaire par le seul déploiement d’une force imposante.» (2)
Dès le début de la campagne, Dufour rappelle à ses soldats que leur mission dépasse la seule victoire militaire. Dans sa proclamation à l’armée, il écrit :
«Je mets donc sous votre sauvegarde les enfants, les femmes, les vieillards et les ministres de la religion. Celui qui porte la main sur une personne inoffensive se déshonore et souille son drapeau. (…) Mais si tout se passe comme je l’espère, la campagne ne sera pas longue (…) en la remettant en position de faire respecter au besoin son indépendance et sa neutralité.» (3)
Le contexte international joue cependant en faveur de la Suisse. Les grandes puissances sont loin d’être unies. L’Autriche de Metternich demeure la plus favorable à une intervention. Mais l’Empire est financièrement affaibli et doit déjà faire face à de multiples tensions nationales. Les autres puissances hésitent à ouvrir une nouvelle crise au cœur de l’Europe. La Prusse doute. La France de Louis-Philippe ne souhaite pas ouvrir une crise diplomatique à ses frontières, tandis que le Royaume-Uni privilégie le maintien de l’équilibre européen sans intervention armée.
Surtout, les gouvernements européens sous-estiment la rapidité des événements.
Lorsque les notes diplomatiques s’échangent encore entre les capitales, la campagne militaire touche déjà à sa fin. En moins d’un mois, les principales positions du Sonderbund tombent successivement. La reddition de Lucerne, le 24 novembre 1847, met un terme aux combats avant même que les puissances aient pu transformer leurs protestations en action concrète.
«(…) les libéraux de France, d’Allemagne et d’Italie ne doutaient pas que leurs idées n’eussent reçu une impulsion puissante, et la solidarité de la démocratie contre le cléricalisme se manifesta dans un grand nombre d’adresses et d’effusion. (4)
Les protestations arrivent bien. Elles prennent la forme de notes officielles, de mises en garde et de critiques adressées à la Diète. Mais elles arrivent trop tard. Les faits sont accomplis.
Quelques mois plus tard, l’Europe entière bascule dans les révolutions de 1848. Vienne s’embrase. Berlin manifeste. Paris renverse la monarchie de Juillet. Les gouvernements qui envisageaient encore d’imposer leur volonté à la Suisse doivent désormais sauver leur propre régime.
La Confédération échappe finalement à une intervention extérieure grâce à la combinaison de trois facteurs : la rapidité de la campagne menée par Dufour, la prudence de la diplomatie fédérale et les profondes divisions qui paralysent les grandes puissances.
Cette dimension diplomatique de la victoire est souvent oubliée. Pourtant, elle est essentielle. Sans elle, la Constitution fédérale de 1848 aurait peut-être connu le même sort que tant d’autres projets libéraux européens : étouffée sous la pression des armées étrangères avant même d’avoir vu le jour.
La Suisse moderne ne s’est donc pas seulement construite sur le champ de bataille ; elle est aussi née d’une course contre la montre diplomatique. Pendant quelques semaines, son destin s’est joué autant dans les salons de Vienne et de Paris que sur les rives de la Reuss ou dans les campagnes fribourgeoises.
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(1) La Suisse et les puissances européennes : aux sources de l’indépendance (1813-1857), Cédric Humair, Éditions Livreo-Alphil
(2) Dictionnaire historique de la Suisse – https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/017241/2012-12-20/
(3) https://www.salons-dufour.ch/Dufour-47a.pdf
(4) Histoire de la Suisse, Auguste Reymond, Libraire Payot, 1925
Les loges, un réseau d’influence
Durant la première moitié du XIXᵉ siècle, les loges maçonniques ont constitué un lieu de rencontre important, où se diffusaient les idéaux hérités des Lumières. Tous les dirigeants radicaux n’étaient pas francs-maçons, mais un nombre significatif d’entre eux appartenaient à une loge. À Genève, des personnalités comme James Fazy ou Antoine Carteret évoluèrent dans ce milieu, qui favorisait les échanges entre responsables politiques, magistrats et notables acquis aux idées libérales. Les loges ne gouvernaient pas l’État, mais elles contribuèrent à diffuser une culture politique attachée à la liberté de conscience, à la souveraineté du pouvoir civil et à la limitation de l’influence des Églises.
Les rapports entre les autorités radicales et l’Église catholique ne furent toutefois pas toujours marqués par l’affrontement. Ainsi, sous l’impulsion du gouvernement de James Fazy, l’État concéda un terrain pour la construction du «Temple Unique», destiné à réunir les loges maçonniques genevoises. Lorsque celles-ci durent s’en séparer pour des raisons financières, le bâtiment fut finalement acquis par les catholiques en 1873 et devint l’église du Sacré-Cœur. Cette histoire singulière rappelle que les oppositions idéologiques n’excluaient pas certains compromis ou circonstances favorables au développement de l’Église catholique à Genève.
Du point de vue catholique, cette évolution n’était pas sans conséquences. En cherchant à limiter l’influence politique de l’Église, les autorités libérales en vinrent parfois à considérer certaines institutions religieuses — notamment les couvents — comme des obstacles à la construction du nouvel État. Les mesures prises contre eux, ainsi que les restrictions visant certains ordres religieux, furent perçues comme une atteinte à la liberté de l’Église et à ses œuvres. Les radicaux y voyaient au contraire l’affirmation de la primauté du pouvoir civil.
Cette divergence entre conception de l’État et conception de l’Église est l’une des clés pour comprendre les conflits confessionnels qui ont marqué la Suisse au XIXᵉ siècle. —


