Emma Bonino est morte : le trouble héritage d’une rencontre avec le pape François

0
2

Eric Bertinat – En Italie, Emma Bonino aura incarné durant un demi-siècle une laïcité radicale et une conception de l’homme profondément opposée à celle de l’Église catholique. Sa mort, le 11 septembre à Rome, ravive le souvenir d’une rencontre survenue en novembre 2024, alors qu’elle était gravement malade : celle du pape François avec Emma Bonino.

Nul ne conteste au pape le droit de visiter un malade, quelles que soient ses convictions. Mais certains gestes pontificaux dépassent l’intention personnelle de celui qui les accomplit, on pense à la récente rencontre de Léon XIV avec Sarah Mullally, première femme archevêque de Canterbury. Quand un pape rend visite, ou reçoit publiquement, une personnalité qui a consacré sa vie à combattre des principes fondamentaux de la morale chrétienne, le geste devient un signe, susceptible d’être lu comme une approbation ou une relativisation de l’enseignement de l’Église.

Qui était Emma Bonino ?
Sa trajectoire est indissociable de celle de Marco Pannella et du Parti radical italien. Elle aura accompagné, et souvent incarné, ce que ses promoteurs appelaient la «modernisation» de la société italienne : divorce, avortement, euthanasie, légalisation des drogues, éducation sexuelle obligatoire, fécondation in vitro, «mariage» homosexuel. Militante historique de l’avortement, elle affirmait elle-même avoir participé à la pratique clandestine de milliers d’avortements avant sa légalisation en Italie. Le journaliste Marcello Veneziani résumait ce parcours, au lendemain de sa mort, comme l’exact opposé de ceux qui placent au premier rang la défense de la vie, de la famille et des racines d’une civilisation. Emma Bonino n’était donc pas une personnalité neutre avec laquelle l’Église aurait simplement dialogué : elle incarnait publiquement une anthropologie antagoniste à la sienne.

C’est ce qui rend la visite de François problématique. Il connaissait les positions de son interlocutrice, lui qui avait condamné l’avortement dans les termes les plus vigoureux, allant jusqu’à le qualifier de meurtre lors de son voyage en Belgique. Il n’en a pas moins rendu visite à Emma Bonino et lui a adressé des encouragements durant son cancer, leur conversation portant, selon les témoignages, sur les migrants et la Méditerranée.

Ce geste rejoint une longue série de signes contradictoires apparus depuis Vatican II. À force de privilégier dialogue, rencontre et ouverture, certains responsables ecclésiastiques semblent avoir oublié que la mission première de l’Église n’est pas de plaire au monde, mais de le convertir au Christ.

Le cas Emma Bonino est révélateur : d’un côté, une conception de l’homme fondée sur la liberté individuelle jusqu’au droit de disposer de la vie à naître ; de l’autre, l’enseignement catholique selon lequel toute vie humaine possède, dès sa conception, une dignité indépendante de toute volonté humaine. C’est vers la porte-drapeau assumée de la première conception que le pape s’est rendu.

A-t-elle perçu, dans cette visite, un appel à la conversion ? Ou a-t-elle pu légitimement croire ses combats compatibles avec l’amitié de l’Église ? Rien, dans le contenu rapporté de l’échange — centré sur les migrants, sans mention d’un quelconque appel à la conversion — ne permet d’écarter la seconde hypothèse.

Nous ne connaissons pas la réponse avec certitude ; Dieu seul sonde les consciences. Il revient aux fidèles de prier pour Emma Bonino et de laisser à Dieu le jugement sur son destin éternel. Le clergé, lui, n’est pas dispensé de réfléchir aux signes qu’il donne. Les rencontres spectaculaires avec des personnalités incarnant des conceptions opposées à l’enseignement catholique se multiplient, toujours justifiées au nom du dialogue et de l’accueil. Mais sans rappel clair de la vérité chrétienne, ces gestes produisent l’inverse de la mission de l’Église : non pas convertir l’homme, mais se laisser convertir par l’esprit du monde. —

Article précédentConseil national – session spéciale mai 2022 – Don d’organes
Article suivantLéon XIV installe un nouvel évêque pro-gay ordonné par McCarrick en Amérique
Eric Bertinat
Éric Bertinat, né à Genève en 1956, est horloger diplômé et technicien en microtechnique. Il s’engage en politique dès les années 1980 et est élu au Grand Conseil genevois en 1985. Après une interruption, il retrouve le législatif genevois en 2005, jusqu’en 2013, sous les couleurs de l’UDC, dont il sera notamment secrétaire général à Genève. Élu au Conseil municipal de la Ville de Genève en 2011, il en devient président pour la période 2018-2019. Il quitte le Conseil municipal en 2023 après douze années de mandat. Engagé depuis longtemps dans la défense de la souveraineté et de la neutralité suisses, il a également milité au sein de l’ASIN. En 2010, il fonde Perspective catholique, association consacrée à l’analyse de l’actualité politique et sociale à la lumière de la doctrine sociale de l’Église. Il a également animé la revue Controverses et collabore à diverses publications.