Alfred Gantner, le milliardaire suisse qui défie Bruxelles

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Eric Bertinat – Né en 1968 à Baden, dans le canton d’Argovie, Alfred Gantner appartient à la catégorie rare de ceux dont le nom est à la fois peu connu du grand public et pourtant omniprésent dans les rouages de la finance mondiale. Co-fondateur de Partners Group, géant zurichois du private equity (1) pesant des centaines de milliards, il est l’un des hommes les plus riches de Suisse. Pendant des années, il s’est tenu à distance des médias, laissant les chiffres parler pour lui : rendements, acquisitions internationales, montée en puissance jusqu’au Swiss Market Index.

Mais depuis quelques années, changement de profil. Le financier discret s’est mué en acteur public, multipliant les interventions dans les médias, participant à des missions économiques internationales – jusqu’à la Maison-Blanche – et surtout, prenant des positions politiques franches sur l’avenir de la Suisse. Parmi elles, une se distingue : son opposition résolue à un rapprochement institutionnel avec l’Union européenne. À l’heure où le patronat helvétique défend majoritairement un accord-cadre, Alfred Gantner fait figure d’exception. Et ce contraste intrigue, voire dérange.

Un empire financier né d’une intuition et d’une ambition mondiale
Le parcours d’Alfred Gantner suit d’abord la trajectoire classique du banquier suisse : un apprentissage bancaire, une plongée dans les rouages techniques de la finance, puis un départ vers les États-Unis pour parfaire sa formation. À la Brigham Young University, il obtient un MBA, se frotte à la culture capital-risk américaine et découvre un monde où la prise de risque n’est pas une menace, mais un moteur.

De retour en Europe, il travaille chez Bankers Trust puis chez Goldman Sachs, où il rencontre ses futurs partenaires : Urs Wietlisbach et Marcel Erni. Tous trois partagent la même intuition : le private equity, alors estimé marché de niche, va devenir l’un des leviers majeurs de la finance mondiale. En 1996, ils fondent Partners Group à Zug.

En vingt ans, la petite société est devenue un colosse. Introduite en bourse en 2006, elle entre dans le Swiss Market Index et gère désormais des dizaines de milliards de dollars d’actifs. La montée en puissance est fulgurante : investissements sur tous les continents, acquisitions de groupes industriels et de marques prestigieuses, dont Breitling, qu’Alfred Gantner préside depuis 2022.

Cette réussite a placé Alfred Gantner au sommet de l’élite économique suisse. Mais c’est précisément depuis cette position dominante qu’il s’est mis à parler autrement – non plus seulement de marchés financiers, mais de souveraineté, d’indépendance nationale, d’Europe, de fiscalité. Un tournant qui rompt avec l’image du financier technocrate et qui l’a propulsé, presque malgré lui, dans l’arène politique.

Un entrepreneur globalisé devenu la voix d’un euroscepticisme suisse
Qu’Alfred Gantner critique l’Union européenne surprend d’abord par son propre parcours. Le fondateur d’une société active dans les infrastructures mondiales, actionnaire de marques internationales, habitué des marchés transcontinentaux, pourrait passer pour l’archétype du patron pro-européen. Pourtant, il suit un chemin inverse : plus son empire se mondialise, plus son discours se recentre sur la souveraineté suisse.

Ces dernières années, il soutient activement des organisations qui s’opposent à l’accord-cadre avec Bruxelles. Pour lui, accepter un alignement automatique sur le droit européen reviendrait à affaiblir la spécificité helvétique. Il affirme fréquemment que «l’acceptation large du droit européen endommage la Suisse». Une phrase qui résume sa vision : la prospérité du pays repose, selon lui, sur son autonomie réglementaire et sa capacité à décider seule.

Son discours ne se limite pas à l’Europe. Lors de discussions sur la fiscalité, il surprend encore une fois en plaidant pour une augmentation de l’imposition des très grandes fortunes. «Il ne peut pas être que quelques personnes dans ce pays aient des fortunes immenses tandis que d’autres ne savent pas comment payer leur assurance maladie ou leur loyer», a-t-il déclaré. Une sortie qui détonne dans la bouche d’un milliardaire et qui brouille les frontières idéologiques traditionnelles.

Sa visibilité a franchi un cap lorsque, en 2025, il a fait partie du «Team Switzerland» reçu à l’Oval Office pour négocier des conditions tarifaires avec l’administration américaine. Ce geste, qui aurait autrefois été réservé à des diplomates, montre combien la frontière entre l’État et les grandes fortunes s’estompe. Pour certains, Alfred Gantner incarne un nouveau type de puissance privée, capable d’influer sur les orientations stratégiques du pays. Pour d’autres, il est le symbole d’un risque : celui de voir des acteurs non élus peser sur des questions de politique nationale.

Ce qui est certain, c’est que son discours eurosceptique tranche avec celui du patronat suisse traditionnel. La plupart des grands groupes – pharmaceutiques, industriels, financiers – soutiennent une relation plus intégrée avec Bruxelles. Eux voient dans l’UE une garantie d’accès au marché, un environnement réglementaire stable, un horizon de croissance. Alfred Gantner, lui, y voit un danger : celui de perdre ce qui fait, selon lui, la singularité et la force du modèle suisse.

Un homme à contre-courant qui redessine le paysage politique suisse
Alfred Gantner n’est pas un tribun. Il ne harangue pas les foules, n’enchaîne pas les plateaux télévisés, ne cherche pas les campagnes tonitruantes. Mais lorsqu’il parle, son discours porte, car il émane d’un homme qui a bâti une fortune sur la compréhension fine des règles du jeu économique mondial.

Son euroscepticisme n’est pas celui d’un repli identitaire, mais celui d’un pragmatisme convaincu : il estime que la Suisse ne gagnerait rien à déléguer une partie de ses pouvoirs à une structure supranationale. C’est un argument que l’on entend rarement dans la bouche d’un chef d’entreprise internationalisé.

À mesure qu’il s’exprime, il bouscule les lignes : celles du patronat, celles du débat public, celles de la politique traditionnelle. Certains saluent un entrepreneur courageux qui ose défendre une vision non consensuelle. D’autres dénoncent la montée en puissance de milliardaires capables de peser sur les décisions d’un État sans être redevables devant les électeurs.

Mais qu’on apprécie ou non ses prises de position, Alfred Gantner s’impose comme l’une des figures les plus singulières de la Suisse contemporaine : un homme qui, depuis un empire financier mondialisé, a décidé de défendre le particularisme helvétique. Peut-être parce que, pour lui, l’indépendance n’est pas seulement une valeur politique : c’est la condition même de la prospérité qu’il a contribué à construire.

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(1) Le Private Equity (ou capital-investissement) est une forme d’investissement dans des entreprises non cotées en bourse, visant à financer leur croissance, leur transmission ou leur redressement, en prenant des participations au capital pour générer d’importantes plus-values à la revente, souvent sur 5 à 10 ans, via des fonds spécialisés qui apportent aussi expertise et soutien stratégique.

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Eric Bertinat
À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.

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