La pensée nazie : douze avertissements de l’histoire de Laurence Rees

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Mirco Canoci – Laurence Rees, historien britannique né en 1957, est connu dans le monde entier pour ses travaux sur la Seconde Guerre mondiale. Ancien directeur des programmes d’histoire de la BBC, auteur du best-seller Solution finale, il s’est imposé comme une référence incontournable sur le sujet. Ses œuvres, traduites dans de nombreuses langues, lui ont valu d’enseigner à la London School of Economics et d’être reconnu pour la qualité exceptionnelle de son travail documentaire et historique.

«The Nazi Mind» : une nouvelle clé de lecture
Son ouvrage The Nazi Mind, publié en 2025 et immédiatement traduit en français la même année sous le titre francophone «La pensée nazie», se distingue par sa capacité à vulgariser des concepts complexes issus de la psychologie comportementale et de la neuropsychologie. À la différence de nombreux autres ouvrages sur le sujet, celui-ci offre une approche plus intérieure, presque clinique, des mécanismes mentaux et sociétaux propres aux dictatures et à ses mouvements totalitaristes.
Mais surtout, il aborde un aspect trop souvent négligé : la confrontation radicale du national-socialisme avec le christianisme, et en particulier avec le catholicisme. Cette dimension théologique, idéologique et culturelle traverse pourtant toute l’histoire du IIIe Reich. C’est cet angle, essentiel pour nos lecteurs catholiques ou sympathisants, que nous développons ici.

La pensée nazie face au catholicisme : haine profonde et hypocrisie stratégique
L’analyse de Rees met en lumière un fait fondamental : l’idéologie nazie était intrinsèquement hostile au christianisme. Une hostilité non pas accidentelle, mais profonde, assumée, inscrite au cœur de la vision du monde hitlérienne.
Dès les débuts du mouvement, certains militants nazis ne se donnaient même pas la peine de dissimuler leur haine du christianisme. L’itinéraire d’Irmfried Eberl en est le parfait exemple ; ce jeune homme, futur commandant de Treblinka, en est une illustration saisissante. Étudiant, Irmfried Eberl imitait l’apparence d’Hitler et rédigeait une parodie ignoble du Notre Père, où l’on pouvait lire : «Ton nom est sans importance. Ton royaume, nous voulons le détruire» ou encore «Ne soumets pas les camarades à la tentation, mais délivre-les des juifs et des prêtres». Cette prière blasphématoire ne relevait pas de la provocation adolescente : elle traduisait parfaitement l’esprit du national-socialisme radical, pour qui juifs et prêtres représentaient deux ennemis indissociables.

La profanation organisée : détruire la foi pour détruire un peuple
Plus loin dans l’ouvrage, un témoin décrit comment, dans certains villages catholiques de Pologne, les SS procédaient à une véritable mise en scène de profanation. Après avoir arraché les habitants de leurs maisons sous les coups, ils s’attaquaient systématiquement aux symboles religieux : images de saints arrachées des murs, peintures brisées, statuettes jetées en tas dans les cours avant d’être recouvertes de paille et incendiées sous leurs yeux. Le témoin parlait de «dé-catholicisation» et de «dé-polonisation», soulignant que, dans l’esprit des SS, la destruction de la foi faisait partie intégrante de l’anéantissement de l’identité nationale. Ces actes n’étaient pas des débordements : ils étaient idéologiquement cohérents, presque rituels.

Hitler : haine intime, prudence publique
Adolf Hitler lui-même ne cachait pas (du moins en privé) son mépris absolu pour le christianisme. Les conversations rapportées par ses proches sont sans ambiguïté. Il affirmait que «le christianisme est un mensonge», parlait de «poison chrétien à éradiquer», et estimait que «la foi avait affaibli la race». Le témoignage de Goebbels va dans le même sens : dans son journal, il écrit clairement que «Hitler hait le christianisme» et que ses nombreuses références à la Providence ne sont que des manœuvres tactiques.
Car en public, la stratégie d’Hitler était tout autre. Il veillait à ménager la susceptibilité religieuse de l’électorat, en particulier dans les régions catholiques. Il se présentait comme défenseur des traditions, invoquait vaguement Dieu, la Providence, la mission historique de l’Allemagne. La duplicité était totale. Cette hypocrisie apparaît de manière éclatante dans l’affaire des crucifix en Bavière.

L’affaire des crucifix : quand le peuple catholique impose un recul au régime
Lorsque le Gauleiter Adolf Wagner ordonna le retrait des crucifix dans les écoles bavaroises, la réaction populaire fut immédiate et massive. Une femme, pourtant nazie de la première heure, protesta publiquement : «Je suis national-socialiste depuis 1923. Mais là, c’est trop. Le Führer ne veut pas ça.». Cette phrase, typique de l’époque, permettait de critiquer le parti tout en sauvegardant la figure d’Hitler, comme si celui-ci n’était jamais responsable des excès du régime.
Une lettre adressée anonymement au parti allait encore plus loin : «Si notre Führer laisse de telles crapules gouverner, c’en sera bientôt fini du Heil Hitler.». Face à la révolte de certains catholiques, le régime recula ; preuve qu’en matière religieuse, Adolf Hitler ajustait sa politique en fonction du rapport de forces. Sa haine du christianisme restait intacte, mais il la dissimulait tant qu’il ne pouvait l’imposer sans risque.

Les prêtres résistants : quand la charité devient acte subversif
Laurence Rees rapporte également le cas du prêtre August Wessing, de Münster, qui avait refusé d’adopter l’hostilité prescrite envers les travailleurs étrangers. Il affirmait explicitement qu’il refusait «d’être hostile à quiconque, qu’il soit Polonais, Russe ou Juif». Ce simple geste de charité et fidélité à l’Évangile fut perçu comme un acte de résistance. Il fut arrêté, envoyé à Dachau, et y mourut deux mois avant la fin de la guerre. Le nazisme ne pouvait tolérer une morale chrétienne fondée sur la dignité universelle de la personne humaine. L’Église était un rival spirituel, moral et anthropologique.

Un antagonisme irréconciliable
Au terme de ces quelques exemples, une vérité s’impose avec netteté : le nazisme fut, dans sa nature même, une idéologie profondément anticatholique. Les gestes posés sur le terrain, les discours tenus en privé, les profanations symboliques et les persécutions ouvertes en apportent une démonstration sans équivoque. L’apparente neutralité religieuse d’Hitler ne fut qu’un masque politique destiné à ne pas effaroucher une population encore majoritairement chrétienne. Son véritable projet visait l’instauration d’une «religion raciale», débarrassée de la croix, des sacrements et du Dieu vivant.
Face à une idéologie fondée sur la domination, la sélection, la hiérarchie raciale et la violence, le catholicisme constituait un obstacle intellectuel et spirituel majeur. La foi chrétienne, bâtie sur la miséricorde, l’universalité, la dignité des plus faibles et la reconnaissance d’une autorité supérieure à l’homme, entrait en contradiction frontale avec le projet hitlérien.
Laurence Rees montre ainsi que la pensée nazie ne fut pas seulement un programme politique ou social, mais une tentative globale de renverser l’ordre moral chrétien pour lui substituer une vision du monde où la force prime sur la charité, où la loi du plus fort remplace l’amour du prochain, et où l’homme se fait mesure de toute chose. D’une certaine manière, le mouvement hitlérien cherchait à remplacer la foi chrétienne par une foi nouvelle : celle du parti, de la race et d’un homme-providence, Hitler, érigé en figure quasi messianique, en lieu et place du Christ, Dieu fait homme.
Ce basculement se manifesta jusque dans la vie quotidienne. De nombreuses familles allemandes remplacèrent la croix chrétienne de leur foyer par le portrait du Führer, exposé dans le salon ou la cuisine. Le symbole du salut de l’âme cédait la place à celui du pouvoir et du salut hitlérien cette fois-ci. L’homme n’était plus créé à l’image de Dieu : il prétendait désormais se faire Dieu lui-même.

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Mirco Canoci
Mirco Canoci

Mirco Canoci s’est forgé un regard lucide et nuancé à la croisée de l’expérience de terrain et de la réflexion intellectuelle. Titulaire d’un CFC de bibliothécaire, il a travaillé dans des domaines variés allant de la sécurité à la vente, en passant par les bibliothèques publiques et universitaires, ainsi que l’archivage privé. Ce parcours diversifié nourrit une approche ancrée dans le réel, attentive aux enjeux sociaux et culturels de notre époque. Collaborateur de Perspective catholique, il a auparavant écrit pour un parti politique et une fondation. Actif durant plusieurs années dans différentes associations bénévoles, dont la Croix-Rouge, il reste attentif aux réalités concrètes de la vie sociale. Attaché à certaines valeurs morales et sociétales il cultive une pensée indépendante, soucieuse de justice, de vérité et de cohérence humaine. Polyglotte et passionné par le dessin, la lecture, le cinéma, le sport et les voyages, il voit dans ces activités autant de moyens d’élever l’âme, d’exercer le regard et de mieux comprendre la condition humaine. Fidèle à l’esprit des valeurs chrétiennes et enraciné dans celles-ci, il croit que la profondeur d’une pensée naît à la fois de l’expérience, de la contemplation et de la réflexion personnelle.

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