Du mercenariat transactionnel à la crise du bien commun : quand plus rien n’est gratuit au travail

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Thibaut Marqueyrol – Vingt ans dans des entreprises industrielles suisses m’ont appris une chose simple : une partie croissante des nouvelles générations ne donne plus rien gratuitement. Et si cette attitude révélait une perte bien plus profonde ?

Dans les entreprises, on continue de vanter la communication franche, le rôle exemplaire du chef et l’esprit d’équipe. Mais dans la réalité quotidienne, une règle s’impose de plus en plus : « Je ne bouge pas le petit doigt si cela ne me rapporte rien de concret et immédiat. »

C’est le mercenariat généralisé. Et il transforme silencieusement le monde du travail.

1. Le mercenariat généralisé : le constat

Le travail est désormais vécu comme une pure transaction.
• Pas d’effort supplémentaire sans augmentation, promotion visible ou avantage immédiat.
• Changement d’employeur dès qu’une meilleure offre se présente.
• Équilibre vie professionnelle-vie privée érigé en principe absolu : le temps est strictement monétisé.
• L’engagement dans les projets, les améliorations ou les efforts collectifs est calculé au plus juste.

Ce n’est plus une question de motivation individuelle, mais un mode de fonctionnement systématique. Le vieux contrat implicite est devenu un contrat froid, explicite et constamment renégocié.

2. Est-ce satisfaisant ?

À court terme, pour l’individu, cela peut sembler libérateur : moins de frustrations, plus de contrôle sur son temps.
À moyen et long terme, c’est profondément insatisfaisant.
L’homme n’est pas fait pour vivre en mercenaire permanent. Le calcul incessant engendre un vide intérieur : absence de fierté véritable, de maîtrise, d’appartenance à une œuvre qui le dépasse. On accumule des expériences sur un CV sans jamais rien construire de durable.

Pour l’entreprise, le résultat est clair : silos renforcés, innovation ralentie, excellence impossible à atteindre durablement.

Pour la société entière : qui assurera les tâches ingrates, la continuité, les charges lourdes si personne n’accepte plus de donner sans retour immédiat ?

3. Le travail selon la loi naturelle et le bien commun

La tradition occidentale et catholique propose une vision radicalement différente.
• Aristote voyait dans le travail une voie vers l’épanouissement humain par l’exercice des vertus. L’effort n’est pas un coût à minimiser, mais un moyen d’atteindre l’excellence.
• Saint Benoît, dans sa Règle, plaçait le travail au cœur de la vie communautaire : ora et labora. Le travail est une discipline qui forme l’homme et sert la communauté, sans calcul permanent du retour.
• Saint Thomas d’Aquin enseigne que le travail s’inscrit dans la loi naturelle. L’homme, créé à l’image de Dieu, est appelé à ordonner le monde et à participer à l’œuvre de création. Le travail n’est pas d’abord une malédiction, mais une activité noble qui participe au bien commun.

Le bien commun, selon saint Thomas, n’est pas la simple somme des intérêts individuels, mais l’ensemble des conditions qui permettent aux personnes et aux groupes de s’épanouir pleinement.

Dans cette perspective, le travail peut être vécu comme satisfaisant en lui-même, parce qu’il est ordonné à quelque chose qui dépasse l’individu : la famille, la communauté, la société, et ultimement Dieu.

4. Une conséquence de la perte du sens chrétien

Ce mercenariat généralisé n’est pas un accident de l’histoire. Il est le fruit amer de ce que les générations précédentes ont semé : sécularisation massive, individualisme triomphant, éducation centrée sur l’estime de soi plutôt que sur le devoir, et dissolution progressive du sens du don gratuit.

Lorsque le sens chrétien s’efface :
• la charité (le don gratuit) cède la place à une justice froide et calculée ;
• la gratuité devient incompréhensible ;
• le sacrifice et le dépassement perdent leur noblesse.

On passe d’une vision où l’homme est fait pour donner et recevoir dans la communion à une vision où il n’est plus qu’un atome économique maximisant son utilité personnelle.

La génération actuelle n’est donc pas la cause première : elle est le produit logique de cette évolution culturelle profonde.

5. Le rôle du management et des responsables politiques

Face à ce constat, le management et les responsables politiques ont une responsabilité décisive.

Nous ne manquons pas de petits dictateurs qui multiplient les règles, les contrôles et les procédures pour masquer leur manque de leadership. Nous manquons cruellement de grands chefs : des hommes qui incarnent l’autorité légitime, qui montrent l’exemple, qui exigent sans cynisme et qui savent relier le travail quotidien au bien commun.

Le vrai chef aujourd’hui doit :
• Refuser la capitulation devant la mentalité transactionnelle ;
• Récompenser le mérite de façon juste et visible, tout en exigeant l’effort qui sert le bien de l’ensemble ;
• Former par l’exemple aux vertus classiques : prudence, justice, courage et tempérance.

Sans cette autorité courageuse et ordonnée, les entreprises et la société continueront à se fragmenter.

Conclusion

Nos mercenaires ont bien changé. Ils ont troqué la hallebarde contre une tablette et leur honneur pour 30 pièces d’argent. C’est un fait.

Il est le fruit d’une société qui a progressivement perdu la vision chrétienne de l’homme et du travail.

Redécouvrir que le travail s’inscrit dans la loi naturelle et sert le bien commun, ce n’est pas un retour nostalgique : c’est la condition pour que nos entreprises et notre pays restent vivants et humains.

La question urgente n’est plus «qu’est-ce que j’y gagne ?», mais «qu’est-ce que nous construisons ensemble, et pour qui ?».

Quels évêques oseront en parler demain au monde et à la cité ? Peut-être ceux qui nous semblent nécessaires.