David Clerc – Après avoir parcouru la genèse de la neutralité suisse à travers le premier article de la rubrique portant sur l’évolution des positions géostratégiques de la Suisse, en débutant avec bataille de Marignan, et en finissant sur le Pacte fédéral de 1815, nous allons nous pencher sur le XXème siècle. Ce deuxième article dressera le portrait d’une neutralité suisse éprouvée par un siècle très polarisé et marqué par de nombreuses incertitudes.
Partie 2 : L’épreuve des idéologies au XXème siècle
1939-1945 : La neutralité face aux totalitarismes
Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, le Conseil fédéral déclare la neutralité intégrale de la Suisse ainsi que la mobilisation générale de son armée. Durant cette guerre, la neutralité suisse a été bien difficile à tenir sur le plan moral, bien plus que durant la Première Guerre mondiale. En effet, il a fallu faire des concessions tantôt aux Alliés, tantôt aux puissances de l’Axe. Ces compromis ont parfois été considérés comme des entraves à la neutralité.
Selon le Dr René Roca, historien et membre du comité de l’initiative sur la neutralité, les concessions faites aux Alliés consistaient surtout à accepter certaines activités de leurs services secrets sur le territoire suisse. À propos des puissances de l’Axe, la Suisse a accordé des crédits d’État à l’Allemagne et à l’Italie, en échange de matériel de guerre. Le Dr Roca nous invite également à prendre en considération le contexte de l’époque particulièrement difficile, dans lequel la Suisse se retrouvait entièrement entourée de pays belligérants. La Suisse s’est donc vue contrainte d’accorder des privilèges aux deux parties.
La Suisse à l’épreuve de la guerre froide
Durant cette période, la Suisse, dotée d’une petite économie nationale, est restée très dépendante des marchés étrangers. Elle a néanmoins pratiqué une politique de neutralité stricte entre le bloc de l’Est et le bloc de l’Ouest, malgré le fait que la Suisse partageait plus de valeurs avec les pays occidentaux qu’avec l’URSS, notamment l’économie de marché, la protection de la propriété privée et la démocratie parlementaire. Elle a, par conséquent, maintenu des relations diplomatiques avec les deux superpuissances. Cependant, Moscou a souvent accusé la Suisse de favoriser l’Occident. La neutralité suisse s’est aussi démarquée durant cette période par son refus d’adhérer à des alliances militaires comme l’OTAN ou le pacte de Varsovie, ce qui lui a permis de conserver une certaine indépendance diplomatique et de devenir un acteur important sur la scène internationale. La Suisse a ainsi pu accueillir de nombreuses négociations internationales et représenter les intérêts diplomatiques de pays n’ayant plus de relations entre eux. La guerre froide a donc permis à la neutralité de s’imposer comme un choix stratégique adapté à un monde divisé et conflictuel, permettant ainsi à la Suisse de préserver son indépendance.
Une neutralité critiquée mais préservée
La neutralité suisse n’a pas traversé le XXème siècle sans remous. En effet, l’encerclement de la Suisse par les puissances de l’Axe ont contraint les autorités fédérales à consentir certains compromis, tant avec l’Allemagne et l’Italie qu’avec les Alliés. Ces décisions, qui ont été prises dans un contexte géopolitique particulier, continuent de nos jours à alimenter les débats historiques, en particulier s’agissant des concessions accordées à l’Allemagne nazie.
Concernant la guerre froide, la Suisse a également dû composer avec un rapport de force internationale. Sans s’aligner sur l’un ou l’autre camp, elle a maintenu des relations avec les deux superpuissances, ce qui lui a permis d’offrir ses bons offices, d’accueillir des négociations internationales et de représenter les intérêts d’États ne disposant plus de relations diplomatiques. Elle a cependant été critiquée par les pays occidentaux, qui souhaitaient une coopération plus étroite face au communisme. À l’inverse, l’URSS dénonçait la proximité économique, culturelle et politique de la Suisse avec l’Ouest. —


