Roland Lomenech – C’est après la flagellation et la scène de l’Ecce Homo, quand Pilate présente aux Juifs le Christ portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre pour essayer de le soustraire à leur haine enragée, que la lâcheté du gouverneur romain cède à la peur d’être dénoncé comme ennemi de César. «Si tu le délivres, disent les Juifs à Pilate, tu n’es pas ami de César ; quiconque se fait roi se déclare contre César.» Pilate fait alors une dernière tentative en faisant revenir le Christ et en disant «Voici votre roi» puis «Crucifierai-je votre roi ?». A quoi les Juifs répondent «Nous n’avons d’autre roi que César.» «Alors, poursuit l’évangéliste, il le leur livra pour être crucifié.»
Ainsi, sur un plan juridique, c’est parce qu’il s’est proclamé roi que le Christ a été condamné à mort. Quand bien même il précise que «(son) royaume n’est pas de ce monde» puisque «si (son) royaume était de ce monde, (ses) serviteurs auraient combattu pour qu’il ne fût pas livré aux Juifs», quand Pilate lui demande «Tu es donc roi ?», Jésus répond : «Tu le dis, je suis roi».
Les deux royautés s’opposent, celle de Dieu et celle de César, parce la royauté de César ne supporte d’autre royauté qu’elle-même. Le Christ, quant à lui, a évité le piège des pharisiens au sujet de l’impôt à payer. «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» (2) et l’histoire illustre ce point par la multiplicité des régimes dont s’est accommodée la religion chrétienne, l’essentiel n’étant pas la nature du système politique mais sa capacité à faciliter et même à favoriser la pratique de la religion.
Pourquoi alors la guerre entre les deux royaumes ? Parce que si les deux royautés portent sur deux plans bien différents, de manière assez évidente et en tout cas inévitable, elles ne peuvent coexister qu’à la condition d’une subordination de celle de César à celle de Dieu et que cette subordination pose problème depuis le Non serviam de Lucifer. Aveuglés par leur attente d’un Messie restaurant un royaume conquérant et dominateur, et surtout par leurs privilèges matériels remis en cause par la nouvelle alliance, les pharisiens, les scribes et les princes des prêtres rejettent celle-ci alors qu’ils avaient toutes les clés pour la comprendre et la faire accepter au peuple juif.
«Mon royaume n’est pas de ce monde» dit le Christ, et pour paraphraser les Juifs, ceux qui ne l’acceptent pas ne sont pas les amis de Dieu. Vouloir faire croire que la religion vise à établir le paradis sur terre, que ce soit pour un peuple élu ou pour la masse de l’humanité, c’est dénaturer le message du Christ. La royauté sociale de celui-ci consiste à donner à chacun les moyens de réaliser sa vocation spirituelle et de se préparer à rejoindre l’autre monde, et tout régime qui s’y oppose construit son propre malheur et celui de sa population. Le futur empereur Titus l’observa selon Flavius Josèphe lors de la prise et de la destruction de Jérusalem en l’an 70. La France et tout le monde occidental y court allègrement depuis la Révolution de 1789, Albert Camus que nos élites bien pensantes ne soupçonneront pas de complotisme, expliquant bien que si Louis XVI a été exécuté, c’est parce qu’il était le lieutenant (le lieu-tenant) de Dieu et que sa mort reléguait Dieu «dans le ciel des principes» (3) ! Toujours la même tentation et la même révolte. Non serviam !
Et depuis les années 60, ce que la Sainte Vierge avait annoncé dans ses apparitions à La Salette et à Fatima, on assiste à la même inversion dans l’Église où la charité est confondue avec l’aide sociale. A en croire le Père Jérôme4, un grand spirituel du XXe siècle, c’est au retour de la seconde guerre mondiale que la mentalité activiste s’est développée jusque dans les communautés monastiques contemplatives : il fallait moins de prières et plus d’action, plus d’implication sociale. Comme si l’Église avait attendu l’aggiornamento pour se préoccuper du sort des plus faibles et des plus démunis !… Mais saint Vincent-de-Paul demandait chaque jour aux prêtres lazaristes 1 heure d’oraison et entre 2 heures et demie et 3 heures pour la messe, la récitation du bréviaire, la lecture de l’Evangile et l’examen de conscience, et aux Filles de la Charité, 2 heures d’oraison au fil de la journée plus l’assistance à la messe. Il y voyait la condition pour une action fertile au service des pauvres. Les deux royaumes se superposent et l’activité humaine ainsi conduite selon la hiérarchie des valeurs permet à chaque état de réaliser sa vocation et aux âmes de se préparer à leurs fins dernières.
A l’inverse, refuser d’accorder la primauté au royaume de Dieu sur celui de César, c’est refuser la royauté du Christ et c’est stériliser l’action humaine sur le plan même où elle prétend se libérer. Les Psaumes abondent déjà d’avertissements dans ce sens et c’est un drame de voir les chefs de l’Église abdiquer la royauté du Christ en le rabaissant au niveau d’un prophète parmi d’autres. Pourquoi le Christ est-il mort sur la Croix si toutes les religions se valent ? Pourquoi le Christ s’est-il offert en sacrifice sinon pour nous inviter à le suivre et à nous unir à Lui en hiérarchisant nos actes en fonction de la suprématie de son royaume sur celui de César ? C’est cela seul qui peut changer le monde, de même que la prière et le sacrifice de religieuses cloîtrées comme sainte Thérèse-de-l’Enfant-Jésus ont permis l’action de missionnaires et la conversion de milliers d’âmes.
Ce ne sont pas de bons pasteurs, ceux qui enseignent que le royaume de Dieu et celui de César ne font qu’un. Ils induisent le peuple en erreur comme les princes des prêtres excitaient le peuple juif pour réclamer la mort du Juste. Comme les princes des prêtres, ils lancent l’anathème sur ceux qui rappellent l’importance de la prière et du sacrifice, en particulier celui réalisé sur l’autel (et les persécutions dont le Padre Pio a été victime ne sont pas du tout innocentes à ce titre-là). Ils font des encycliques sur l’écologie ou l’accueil des migrants, ils accueillent toutes les hérésies et les idéologies à la mode mais condamnent ceux qui veulent remettre l’Église au milieu du village parce que comme les princes des prêtres, ils n’ont d’autre roi que César.
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(1) Evangile selon saint Jean, XIX 15
(2) Evangile selon saint Marc, XII 17
(3) L’Homme révolté, Albert Camus, 1951
(4) Père Jérôme, Un moine au croisement des temps, Anne Bernet, Editions du Cerf, 2015, p.349.


