Epstein : le crépuscule d’une élite compromise

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Eric Bertinat – L’affaire Epstein est d’abord un scandale pénal majeur. Elle repose sur des faits d’exploitation sexuelle de mineures, qui constituent le cœur du dossier et expliquent l’ampleur des investigations. Cet aspect ne peut ni être relativisé ni dilué : la gravité des crimes est le point de départ de toute analyse sérieuse. Mais à mesure que des milliers de documents ont été rendus publics, carnets d’adresses, registres de vol, correspondances, pièces judiciaires, l’affaire a dépassé le seul cadre pénal.

L’ampleur des archives s’explique par la nature même des faits poursuivis. En enquêtant sur un système d’exploitation sexuelle de mineures, les autorités ont dû examiner minutieusement l’environnement relationnel du principal mis en cause : réseaux, déplacements, financements, fréquentations. Une telle enquête produit nécessairement une masse documentaire considérable.

Dans cet ensemble apparaissent pourtant des situations très différentes. Certaines personnes ont été condamnées. D’autres ont fait l’objet de procédures civiles, comme le prince Andrew. D’autres encore ne sont que mentionnées dans des documents sans qu’aucune accusation pénale ne soit portée contre elles. Or, dans l’espace médiatique, ces distinctions juridiques s’estompent. La simple présence d’un nom dans les fichiers peut être perçue comme une mise en cause. Ce brouillage alimente une suspicion diffuse, difficile à contenir, et complique l’analyse de cette sinistre affaire.

Un autre élément frappe : l’âge des personnalités les plus médiatisées. Les milieux fréquentés par Jeffrey Epstein relevaient du pouvoir consolidé composé par la finance internationale, les universités d’élite, la philanthropie, les sphères politiques nationales et transnationales. Ces univers sont structurellement dominés par des figures installées depuis des décennies. Il n’est donc pas surprenant que nombre des noms apparus publiquement appartiennent à des générations arrivées au sommet dans les années 1990 et 2000.

Pour certaines figures publiques, les révélations surviennent en fin de parcours : carrière déjà en déclin, influence réduite, fonctions devenues honorifiques. Dans ce contexte, l’association, même indirecte, à un scandale impliquant des crimes sexuels d’une extrême gravité peut suffire à accélérer une sortie de scène. Le choc est spectaculaire. Les conséquences institutionnelles, elles, sont souvent limitées. Les gouvernements ne s’effondrent pas ; les structures absorbent.

Ce qui vacille, c’est d’abord un capital symbolique : réputation, respectabilité, image publique. La chute peut être brutale pour les individus concernés. Pour le système, elle marque surtout une transition.

Nous changeons d’époque !
Ce type de séquence n’est pas inédit. Les révélations des Panama Papers avaient déjà exposé les montages financiers de dirigeants et de grandes fortunes ; le mouvement #MeToo a bouleversé des secteurs entiers en rendant visibles des abus longtemps tus ; l’affaire du Watergate avait marqué un tournant dans la relation entre pouvoir et transparence. À chaque fois, ce n’est pas seulement un scandale qui éclate, mais un système de relations qui devient soudain lisible. L’affaire Epstein s’inscrit dans cette lignée : elle ne se limite pas à la mise en cause d’individus, elle révèle la cartographie d’un entre-soi international où se croisent politique, argent et influence. La différence tient à l’ampleur documentaire et à la vitesse de diffusion : à l’ère numérique, l’exposition est immédiate et mondiale.

Il serait excessif d’y voir une purge organisée. L’affaire met au jour un système criminel grave et bien réel. Mais elle agit aussi comme un révélateur d’un entre-soi ancien, longtemps protégé par la discrétion et l’opacité. Elle expose des proximités sociales qui, hier encore, pouvaient rester invisibles.

L’époque n’est pas nécessairement plus vertueuse ; elle est surtout mieux informée. Ce qui se réglait autrefois dans la discrétion des cercles fermés s’étale désormais sur la place publique au grand jour, et parfois au grand dam de ceux qui auraient préféré que certaines proximités demeurent invisibles. Ce cercle est aujourd’hui mis au jour. Les suivants seront-ils plus vertueux ou simplement plus habiles à ne pas laisser de traces ?

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Eric Bertinat
À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.

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