Lena Rey – Un récent sondage britannique, une interview assumée de Matthieu Pigasse et les débats suisses sur la redevance… une question centrale émerge en Europe : les médias doivent-ils refléter la société telle qu’elle est, ou la façonner selon ce qu’ils estiment souhaitable ?
Cette semaine, un sondage mandaté au Royaume-Uni a mis en lumière un phénomène saisissant mais prévisible : près de 70 % des Britanniques estiment que la BBC est déconnectée de la réalité sociale et politiquement biaisée dans sa couverture journalistique, alimentant un débat intense sur l’impartialité du principal service public d’information du pays. Est-ce spécifique à la Grande-Bretagne, ou le phénomène s’observe-t-il ailleurs en Occident ?
Le débat s’impose de plus en plus ces dernières années. Il n’y a qu’à voir les discussions autour de l’abaissement de la redevance en Suisse pour se rendre compte de l’accroissement de la polarisation. Quand une large majorité de citoyens estime que les médias ne sont plus un miroir du réel mais un filtre déformant, la menace démocratique n’est pas bien loin.
Matthieu Pigasse – propriétaire de médias français – le reconnaît sans détour. Dans une récente interview : il affirme mener une « bataille culturelle contre la droite radicale », un combat idéologique qu’il assume publiquement à travers les médias qu’il contrôle. Mais au moins, il reconnaît que tous les médias ont une ligne. Certains osent le dire, d’autres l’assument moins, mais la réalité reste la même : il n’existe pas d’information « purement neutre » sans positionnement ni choix éditorial.
Que se passe-t-il lorsqu’un patron de média estime incarner la République elle-même, le progrès, la justice sociale, et que les autres seraient, par nature, du mauvais côté de l’Histoire ?
Cela soulève des questions essentielles :
Qui décide quels points de vue ont davantage leur place dans les médias ?
Existe-t-il des idées illégitimes à façonner l’opinion publique ? Et au nom de quelles valeurs ou de quelles normes une opinion peut-elle être disqualifiée ou reléguée à la marge ?
Prenons un exemple suisse. L’UDC, le plus grand parti du pays rassemble près de 30 % des électeurs, une part significative de la population. Si certains médias estiment qu’un tel courant est méchant, mauvais, ou sans droit de cité, ont-ils pour autant le droit de disqualifier les électeurs qui y adhèrent ? Et que devient alors la notion de pluralisme, pierre angulaire de toute démocratie ?
La question dépasse largement la droite ou la gauche. Elle touche au rôle même des médias : sont-ils des lieux de confrontation des idées, ou des instruments de rééducation collective ? Doivent-ils refléter la société telle qu’elle est, ou la façonner selon ce qu’ils estiment souhaitable ?
L’Europe traverse une crise profonde : crise de confiance, crise politique, crise de légitimité. Comme si elle sortait d’une longue gueule de bois qui pèse encore sur sa langue, (et elle commence à réaliser sa vassalité vis-à-vis des Etats-Unis – mais ceci est un autre sujet).
Et si cette crise était celle du récit ? Une crise de la parole publique ? Une crise de la capacité à entendre ce qui dérange sans le transformer immédiatement en ennemi ?
On a longtemps cru que la propagande appartenait aux régimes autoritaires, à la Pravda, aux affiches, aux slogans. Peut-être n’a-t-elle jamais disparu. Peut-être s’est-elle simplement adaptée à l’époque : plus douce, plus morale, plus narrative… aussi séduisante qu’un animateur télé.


