Alexandra Klucznik-Schaller (Entretien réalisé le 10 mars 2025) – Alors que Berne maintient les avoirs russes gelés et lie le pays à l’Union Européenne, la société civile s’organise et demande un débat. Ce débat est fondamental pour notre avenir collectif et c’est le sujet de notre entretien avec Nicolas Ramseier, cofondateur et vice-président du Centre de Genève pour la Neutralité (GCN). Nicolas Ramseier a une vision claire et le potentiel pour la concrétiser. De la méthode : son diplôme en mathématiques était axé sur les processus stochastiques, où comment faire de la prospective en se basant les probabilités. De la sensibilité pour la chose publique : il a notamment siégé au Conseil municipal de la Ville de Genève. Et un intérêt économique : une activité professionnelle dans le génie civil, qui bénéficie d’une Suisse impartiale et ouverte aux échanges internationaux.

Neutralité ; tradition émoussée ou feuille de route ?

Et les chantiers ne manquent pas, car dans les faits, la partialité politique ne passe pas inaperçue ; les conséquences se font déjà sentir, et elles touchent directement au porte-monnaie. L’exemple le plus flagrant : le sabotage de la place financière. C’est dit crûment, mais tant mieux si cela éveille les consciences. Les banques sont aujourd’hui contraintes, pour des raisons de conformité légale, de refuser la quasi-totalité des clients souhaitant établir des relations avec des partenaires situés dans des pays jugés à risque — qu’il s’agisse des États-Unis, de la Russie, ou encore de pays comme le Liban ou l’Afrique du Sud.
C’est dans ce contexte que le Centre de Genève pour la Neutralité propose, le 9 avril prochain, un débat sur la place financière suisse et la neutralité, la rencontre aura lieu à la Société de Lecture et est ouverte au public dans la mesure des places disponibles.
Les personnes intéressées par une invitation peuvent adresser un courriel à : admin@genevaneutrality.ch

Alexandra Klucznik-Schaller : La neutralité est une question liée à la politique étrangère et donc de compétence fédérale. Pourquoi s’attaquer à la question avec une association.
Nicolas Ramseier : Je pense que nous arrivons à la fin d’un cycle : le monde occidental se fragmente, de nouvelles puissances émergent, et nous devons nous interroger sérieusement : quelle place la Suisse veut occuper dans ce nouvel équilibre? Chez nous, le pouvoir a toujours été influencé par le peuple. Il existe une tradition profondément démocratique, fondée sur le débat, l’écoute et l’émergence d’idées issues de la base, cette tradition imprègne l’ensemble de la société, dont le politique.
Dans un tel monde, je n’ai pas la prétention de savoir quelle forme exacte doit prendre notre neutralité, ni quelle direction la Suisse doit suivre dans les années à venir. Mais je suis convaincu qu’il est dans notre intérêt collectif de les définir ensemble !
Avec le Centre de Genève pour la Neutralité, il s’agit d’offrir cet espace de débat démocratique en créant une entité, de droit suisse, associative, que tout le monde puisse rejoindre ; une entité qui soit transparente et ouverte.

AK : Il y a déjà des idées que vous souhaiteriez porter à Berne?
Nicolas Ramseier : A Berne, à Genève, et partout en Suisse en fait. Nous avons réfléchi sur les axes de réflexion qui nous paraissent importants. Le premier axe, c’est celui que je viens de décrire : organiser des débats publics sur les thèmes liés à la neutralité, thèmes qui pourront être repris par les politiciens et autres responsables, car il faut que les idées se propagent dans la société.
Le deuxième axe, qui à mon sens pourra se développer une fois l’association solidement établie, concerne les échanges d’idées et d’expériences avec d’autres pays neutres partageant des intérêts similaires. J’aimerais que nous construisions un réseau — par exemple avec l’Autriche, l’Irlande ou la Moldavie — afin de réfléchir ensemble aux trajectoires historiques qui nous ont conduits à des formes comparables d’expression publique. Ce projet en est encore au stade embryonnaire, mais j’imagine déjà une collaboration à dimension académique, centrée sur la recherche, la publication d’articles et de textes, ainsi que sur l’échange d’idées et de pratiques. C’est un travail de fond, exigeant, qui s’inscrit résolument dans une perspective de long terme.
Le troisième axe de la neutralité, extrêmement important à mes yeux mais souvent négligé, est celui de la neutralité numérique — ou neutralité digitale. Je suis né dans un pays où le secret bancaire, aujourd’hui perdu, faisait partie intégrante de l’identité nationale. J’aimerais que la Suisse se batte avec la même détermination pour garantir le secret des données numériques, qui me semble être son équivalent contemporain. Notre pays jouit encore d’une réputation solide à l’échelle internationale : nous sommes perçus comme stables, dignes de confiance. Nous disposons en outre d’excellentes universités et d’un véritable savoir-faire technologique. Pourtant, nos infrastructures numériques, nos logiciels et nos données sont, pour l’essentiel, hébergés à l’étranger.
J’aimerais que nous regagnions une véritable souveraineté numérique : que nos données soient stockées sur des serveurs situés en Suisse, que nos administrations — fédérales comme cantonales — protègent activement ce que nous possédons encore, et qu’elles montrent l’exemple. Je suis bien conscient qu’un petit pays comme le nôtre ne pourra pas recréer à lui seul des géants comme Microsoft ou Google. Mais nous pouvons, à notre échelle, créer des conditions-cadres favorables à l’émergence d’un écosystème numérique indépendant, et inciter les jeunes entreprises du secteur à s’implanter ici. La Suisse n’a jamais été connue pour lancer de vastes programmes publics dirigés par l’État. En revanche, elle excelle dans l’art de mettre en place un cadre propice pour que des initiatives privées émergent d’elles-mêmes. C’est dans cet esprit que j’ai coécrit, avec deux amis — Simon Janin et Raymond Pictet — un texte intitulé Manifeste pour une Suisse digitalement neutre.

AK : Comment vous positionnez-vous par rapport à l’initiative de l’UDC sur la neutralité ?
Nicolas Ramseier : Je pense que l’on n’a jamais assez de démocratie et le fait que l’UDC se soit lancée et ait abordée la question est une très bonne chose et c’est démocratique car le peuple doit pouvoir s’exprimer.
Le Centre de Genève pour la Neutralité peut jouer là un rôle important, parce que nous avons la volonté d’être une plateforme de débat où toutes les idées doivent pouvoir s’exprimer. J’ai toujours essayé de faire attention, lorsqu’on a des débats, à recevoir des personnalités de différents bords politiques, parce que je pense que c’est dans la diversité des convictions que l’on peut défier les idées et trouver celle qui est la meilleure. Le rôle de l’association, n’est pas de défendre une position ou l’autre, mais vraiment d’offrir cet espace où les gens pourront discuter. Je me réjouis que l’on ait des débats pendant la campagne ; je pense que ça va être très intéressant.

AK : Sur quelles personnalités pensez-vous pouvoir vous appuyer pour traiter les problématiques identifiées ?
Nicolas Ramseier : Nous essayons d’avoir des personnalités genevoises et suisses de tous les bords possibles, depuis que j’ai lancé cette association, j’ai été surpris par le nombre de députés du Grand Conseil genevois et de conseillers nationaux avec qui j’ai pu échanger, et qui se sont montrés très intéressés et réceptifs à nos débats. C’est pourquoi, lors du premier événement (1), nous avons reçu Paul Widmer, ancien ambassadeur, connu pour être un défenseur strict de la neutralité et il a pu échanger avec Ruth Dreifuss, ancienne présidente de la Confédération, issue du parti socialiste. Nous essayions également d’avoir le point de vue des acteurs de l’économie suisse. Et c’est pourquoi ce 9 avril, nous faisons un panel sur la place financière suisse et la neutralité car aujourd’hui, la place financière souffre. Elle souffre parce que nous avons été trop diligents et avons appliqués Bâle III avant les autres, mais également parce que nous avons cédé aux pressions de l’Union Européenne et des États-Unis. Aujourd’hui encore ces deux pôles semblent raccords, mais que se passera-t-il, s’ils ne le sont plus ? On voit déjà que les États-Unis discutent de lever certaines sanctions prises à l’égard de la Biélorussie et de la Russie. Comment allons-nous nous positionner ? Est-ce que nous allons marcher avec les États-Unis, ou avec l’Union Européenne ? Est-ce qu’il faut pouvoir s’ouvrir au reste du monde ? Est-ce que la neutralité est dans l’alignement ou dans l’indépendance ? Et s’il ne faut pas être dépendant, comment faire pour multiplier les partenariats? Il faut que nous discutions de ces questions.

AK : En 2026, la Suisse prendra la présidence de l’OSCE, vous y voyez une opportunité. Pourriez-vous traiter la question de la neutralité de l’Ukraine ?
Nicolas Ramseier : C’est vraiment une question de fond. Je pense qu’une des cartes suisses, c’est celle de la médiation et de la paix, car nous avons encore bonne réputation et savoir-faire diplomatique. En 2014, Didier Burkhalter était à la tête des Affaires étrangères et la Suisse avait la présidence de l’OSCE. Grâce à cet alignement de planètes : un très bon ministre des Affaires étrangères et un mandat international, nous avons pu jouer un rôle de médiateur apprécié entre différents États, notamment entre l’Union Européenne, les États-Unis et la Russie.
Aujourd’hui, je dresse un constat plus amer : pourquoi, en 2025, lorsqu’il a été question de discussions sur la paix en Ukraine, ce n’est pas la Suisse qui a été choisie comme lieu de dialogue entre les grandes puissances, mais l’Arabie Saoudite ?
En 2026, la Suisse reprendra la présidence de l’OSCE — une occasion précieuse de se repositionner en tant que médiateur et de mettre son savoir-faire au service de l’ensemble des acteurs.
Mais encore faut-il que nous choisissions délibérément de jouer cette carte. Et si telle est notre volonté, alors il est essentiel de commencer à nous y préparer dès maintenant. —

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Newsletter N° 254 – 2 avril 2025 | Source : Perspective catholique