Le retour du mollard : Petite méditation sur le progrès en temps de grippe, d’égalité et de glaviots

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Lena Rey – Vendredi matin, alors que j’amenais ma fille à l’école, elle m’a fait part – choquée – d’une observation peu ragoûtante : une femme venait de cracher sous ses yeux. N’étant pas hypocondriaque, je ne me suis pas vue mourir, mais j’ai pourtant vu défiler tous les épisodes similaires dans ma mémoire. Des femmes qui crachent… Je n’en avais jamais observé durant ma jeunesse. Et depuis 2-3 ans, elles fleurissent comme les bactéries sur un fromage au soleil. Voici une brève histoire du crachat, entre superstitions, bactéries et Jésus-Christ.

Dans les années 80, le crachat était masculin. Il sortait de sa cavité pour les grandes occasions : moustique avalé en faisant du vélo ou concours entre copains. Mais féminisme (ou mondialisation oblige), le raclage de gorge n’est plus l’apanage des moustachus, il se décline en cheveux longs et en boubou. Une extension des mucosités bourrée de paradoxes…

La néo bave d’un occident en sudation
Alors qu’au 19ème siècle, on a lutté contre le crachat pour des raisons sanitaires, on a tellement perdu le nord aujourd’hui, qu’on voit des gens seuls qui portent un masque en pleine rue, croiser des gens qui crachent au sol, l’air de dire qu’ils participent à l’écosystème, sans que personne ne s’en offusque…
La tuberculose était certes autrement plus contagieuse, mais les gouttelettes de la méchante grippe qui sévit en ce moment, se délectent de ces mauvaises manières. Les malotrus ne peuvent pourtant pas justifier la nécessité de cracher par des poussières inhalées à la mine. D’aucuns disaient – lorsque cette mode s’est importée – qu’elle appartenait aux racailles. Mais comme l’accent des banlieues a contaminé les beaux quartiers – les excès salivaires aussi.
J’espérais alors que ce ne fût qu’un tuyau d’évacuation d’un trop plein de testostérone et de mauvaise éducation. Sauf que les femmes s’y sont mises. L’égalité progresse, même dans ce qu’on pensait disgracieux et expulsable.
Après, me direz-vous, c’est peut-être comme les recettes de grand-mère. Fut un temps, on crachait sur les bébés pour leur porter bonheur ou dans son pipi pour casser les sorts. Peut-être que la femme de ce matin n’était pas sale, mais superstitieuse. Peut-être même qu’elle voulait protéger la ville. Ce qui serait touchant, s’il n’y avait pas 400 autres personnes par jour qui partagent la même vocation en pleine rue.

Jésus, influenceur des glaviots
La bave a longtemps eu bonne presse. On lui prêtait des vertus protectrices, curatives, mystiques. À tel point que Jésus lui-même aurait soigné un aveugle avec sa salive mélangée à la boue. Depuis, d’autres ont craché pour conjurer le sort, bénir les bébés, tuer des grenouilles et des scolopendres, faire fuir les serpents. Des médecins d’un autre temps, entre deux traités d’anatomie, écrivaient que la salive d’un homme à jeun pouvait tuer un scorpion. Je ne sais pas si ceux qui crachent aujourd’hui se prennent pour le Christ ou des chasseurs de batraciens. Car même si nos villes ressemblent de plus en plus au 7 plaies d’Égypte, les bestioles à sang froid ne sont pas légion sur le bitume.
En tout cas ça expliquerait tout : le geste assuré, l’air convaincu, l’absence totale de honte. On ne juge pas un prophète. On s’écarte.

La question culturelle (sans hypocrisie)
Évidemment, il y a aussi la dimension culturelle : dans certains pays, cracher dehors a longtemps été accepté, moins sanctionné socialement, parfois vu comme un simple geste de nettoyage «mieux vaut que ça soit dehors que dedans»… Et quand des normes circulent avec les gens, elles circulent aussi avec les gestes. Avec l’avènement de la pulvérisation artisanale de sécrétions sur la voie publique on pourrait créer un nouveau slogan hygiénique : «Nettoie ton corps – salis ta rue.»

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