Jean-Pierre Saw – Le conseiller national socialiste Pierre-Alain Fridez répond par la négative dans son ouvrage publié en 20241. Membre de la commission de politique de sécurité au Conseil national, il a siégé à la commission ad hoc instituée en 2023 par Madame Viola Amherd pour analyser les menaces, avant d’en démissionner pour désaccord. Son ouvrage se veut un contre-rapport.
Dans le Message sur l’armée subséquent, le Conseil fédéral exposait en 2024 quatre scénarios plausibles : 1. Une grave menace pesant sur la sécurité intérieure ; 2. Une politique étatique de puissance avec menace à distance ; 3. La conduite d’un conflit hybride par une grande puissance ; 4. Une attaque militaire de grande envergure. Or le Conseil fédéral et l’armée ont défendu un réarmement qui réponde à toutes ces menaces, ce que le Conseiller national considère comme un abus «maximaliste», le quatrième scénario étant plus qu’improbable, d’où le titre du livre.
Après quelques rappels factuels, l’auteur explique que la popularité de Poutine «repose (…) sur sa gestion patiente et efficace» de la situation interne, notamment l’amélioration considérable de la «statistique morale»2 : taux de morts pour alcoolisme, par suicide, d’homicide et de mortalité infantile entre 2000 et 2020. Il rappelle aussi les promesses non tenues des dirigeants occidentaux à la fin de la guerre froide, alors que la Russie, envahie sept fois depuis le 17e siècle, craint le rapprochement d’une alliance militaire hostile, à qui elle avait pourtant tendu la main dans les années 90.
L’élu jurassien se penche alors sur l’analyse des intentions de Poutine : maîtriser l’étranger proche pour maintenir l’OTAN à distance ; défendre les Russes de culture et la culture russe, ce qui, tout comme le point précédent, n’exclut pas des hostilités avec certains pays baltes ; préserver son accès aux mers chaudes pour sortir de cet enclavement paradoxal ; et, finalement : éviter à son pays la «contamination» des valeurs «démocratiques», pour ne pas dire wokistes.
Pierre-Alain Fridez analyse ensuite les obstacles à une invasion de l’Europe occidentale : une démographie russe défaillante, les distances immenses et la progression laborieuse de ses armées sur sol ukrainien ne devraient pas encourager le maître du Kremlin à se lancer dans une guerre de grande envergure. Finalement, la prudence des différentes parties à ne pas s’affronter directement montre que la dissuasion nucléaire reste un frein à la folie guerrière.
Les menaces les plus plausibles pour l’Europe occidentale, y compris la Suisse, restent les troubles intérieurs, dont la criminalité organisée, les débordements venant des voisins, mais aussi les cyberattaques, la désinformation de tous bords, éventuellement les attaques à distance. L’armée suisse doit se concentrer sur ces menaces en balayant devant sa porte : diversifier sa coopération internationale, renforcer les coopérations internes, ainsi que le cyber et la capacité sol-air.
Même si nous ne partageons pas la volonté de Monsieur Fridez de réduire artificiellement nos effectifs, au risque de porter gravement atteinte à l’esprit de milice et de limiter notre liberté d’action, ces réflexions, sans équivalent dans le camp bourgeois, devraient pourtant alimenter le débat sur le futur de notre armée. En parallèle, il s’agira de revenir à une politique qui évite de nous aliéner les puissances, tout en luttant contre les lobbies internes. Un choix plus « local » du matériel permettra de soutenir notre industrie et celle de nos voisins, dans une Europe affaiblie et menacée de morcellement. —
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Newsletter N° 254 – 2 avril 2025 | Source : Perspective catholique