Jean-Pierre Saw – Lors de la reprise des activités du CHPM (Centre d’histoire et de prospective militaire) à Pully, le brigadier Markus Mäder est venu présenter la Stratégie de sécurité 2026 produite par son secrétariat d’Etat à la politique de sécurité (SEPOS), et proposée jusqu’en mars à la consultation. Il était accompagné de manière très significative par sa conseillère en communication. Derrière un discours lisse et des slides schématiques se cachaient quelques raccourcis et autres péchés contre le bon sens.
La fausse menace militaire
Selon le brigadier, « ce qui menace l’Europe menace la Suisse ». La formule est belle : elle invite à la solidarité au sein du continent et sous-entend que l’Europe est effectivement menacée. Cette menace serait multiple, le brigadier n’a pas manqué de le mentionner en passant, mais la plus préoccupante viendrait évidemment de Russie.
On connait la rengaine. C’est la version officielle d’une partie de l’Union européenne influencée par la vision des pays baltes en la personne Kaja Kallas. Mais l’Estonie n’est pas l’Europe ; et l’Estonie est encore moins la Suisse. Une éventuelle menace à la frontière estonienne ne menace ni la sécurité, ni aucun autre intérêt de la Suisse. La Suisse ne peut rien y faire non plus, bien évidemment. Donc la situation en Estonie ne concerne pas la Suisse, ou très indirectement.
C’est pourtant ce sophisme qui guide le discours du SEPOS élaboré dans les laboratoires de la Berne fédérale. Le retour à la réalité se fait lorsqu’un officier suisse sur le terrain doit expliquer à ses soldats la menace contre laquelle la troupe va s’entrainer : les chars soviétiques ? les espions sous couvertures ? les missiles Oreshnik ? Il apparaît alors bien évident au bidasse moyen qu’aucun de ces épouvantails ne la concerne : lointaine, diffuse, insaisissable, cette prétendue menace ne berne personne. Ce d’autant que la guerre en Ukraine dure à présent plus longtemps que la Guerre patriotique de 1941-1945, qui avait permis de prendre Berlin.
La vraie solution politique
En effet, force est de constater que la résolution du conflit à l’Est de l’Europe ne peut passer que par un changement d’attitude politique et diplomatique. Il faut rétablir les liens avec la Russie, cesser de peindre le diable sur la muraille en reprenant à notre compte la propagande des autres sans recul ni considération des intérêts propres. Soyons clairs : la Russie n’est pas une menace pour la Suisse si nous le voulons bien. Elle a même été un des principaux clients des places de Zürich et surtout Genève, en bonne intelligence, depuis la chute du Mur.
Il faut donc renouer avec notre politique de neutralité et même d’impartialité, nous afficher comme un médiateur, et cesser de nous prononcer sur les affaires du monde. Celui-ci se fiche d’ailleurs pas mal de l’avis de la Suisse, donc contentons nous modestement d’ouvrir nos portes pour faciliter la paix. Monsieur Cassis, en voyage à Moscou en tant que nouveau président de l’OSCE, commence un peu tard à le comprendre.
Le problème européen
Oui, nous sommes au cœur de l’Europe, et le sort de nos voisins nous intéresse !
Mais il nous intéresse surtout parce qu’il nous préoccupe :
• Economiquement, l’Europe est en phase de déclassement international. La France ne sait plus comment faire face à son endettement, tandis que l’Allemagne flirte depuis trois ans avec la récession. Désindustrialisé, le continent est devenu client du reste du monde : mais avec quel argent sinon celui de la dette ?
• Socialement, les pays qui nous entourent se fracturent : ce qui est dénoncé comme « la montée des extrêmes » ne fait que révéler une grogne populaire face à la paupérisation, l’insécurité et la perte du lien social entre communautés qui s’ignorent. En cas de crise économique, la cohabitation tournera à l’affrontement.• Politiquement, les pays de l’Union européenne se déchirent sur tous les sujets du moment (Ukraine, Etats-Unis, défense, Mercosur, immigration, …), laissant entrevoir la consommation proche des ruptures. L’appareil bruxellois, quant à lui, se distingue en même temps par sa faiblesse face aux grandes puissances et sa dureté avec les voix critiques. Notre compatriote Jacques Baud vient d’en faire les frais. La tentative de fédérer le continent autour de la question ukrainienne a échoué.
L’Europe nous préoccupe donc, parce qu’elle se fissure, parce qu’elle prend l’eau. Nos voisins immédiats nous inquiètent, parce qu’aujourd’hui des quartiers, demain des régions entières seront contrôlés par des narco-trafiquants et des caïds islamistes.
Alors oui, Kaliningrad nous intéresse de loin, mais c’est Annemasse qui nous effraie réellement !
Nous sommes inquiets, parce qu’entre Lyon et la frontière genevoise s’accumule une population de jeunes, pauvres et idéologisés, qui n’ont pas grand-chose à perdre et lorgnent du côté de chez nous. À la moindre défaillance de l’Etat providence, la violence embrasera les rues de nos voisins. Voulons-nous nous vraiment nous rapprocher de cette Europe là ? Et quand le chef du SEPOS parle de « coopération », est-ce pour mieux nous défendre ou pour nous lier à un bateau qui coule ?
Pour un retour aux fondamentaux de notre politique étrangère
La coopération et l’interopérabilité que prône Monsieur Mäder servent bien sûr à la formation de nos cadres et la bonne entente avec nos alliés naturels jusqu’à un certain point, mais la dénonciation systématique de la Russie comme menace relève de la dérive obsessionnelle. Elle est dangereuse, parce qu’elle nous aliène un grand pays, mais aussi parce qu’elle empêche d’envisager proprement les signaux qui s’accumulent à nos portes et, hélas, dans nos propres villes. En fait, ce sont toujours les voisins qui constituent la première menace. Il faut s’en rendre compte, à défaut de le crier sur les toits.
Nous sommes certes pour une armée forte, mais une armée polyvalente, dont la mission première reste la défense de notre territoire, de notre population et de nos intérêts. Une appréciation faussée de la menace risque de mal orienter notre politique d’armement – à l’aide de la TVA, svp – vers des choix qui ne nous serviront pas en cas de déstabilisation à nos frontières. Les scandales des dernières années ont assez montré que nos autorités fédérales ont besoin du frein populaire et qu’un débat public est nécessaire pour cadrer leur action.
Ladite Stratégie reconnait par ailleurs qu’une attaque directe de la Russie est peu probable, et c’est un euphémisme… Mais alors, pourquoi ne pas en tirer toutes les conséquences ?


