L’illusion d’une intelligence sans esprit

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À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne.

Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.

Eric Bertinat – Le débat sur l’intelligence artificielle met en lumière des visions profondément différentes du progrès, de l’humain et de la société. Pour certains, l’IA s’inscrit dans la continuité des grandes révolutions techniques : comme l’électricité ou Internet, elle ouvre des perspectives considérables, qu’il s’agisse d’améliorer les diagnostics médicaux, d’optimiser les systèmes énergétiques ou d’accélérer la recherche scientifique. D’autres, en revanche, s’inquiètent d’une dépendance croissante aux machines, d’une uniformisation des comportements ou d’un affaiblissement des relations humaines, déjà perceptible dans certains usages numériques.

C’est dans ce contexte que le Vatican propose une lecture singulière, nourrie d’un vocabulaire conciliaire comme à son habitude peu précis, qui ne se limite cependant pas à évaluer les bénéfices et les risques mais interroge plus radicalement la conception de l’homme impliquée par ces technologies. Sans disposer encore d’une grande encyclique entièrement consacrée à l’IA, plusieurs textes récents — en particulier Antiqua et nova (2025) — développent une réflexion cohérente. Leur point de départ n’est pas technique, mais théologique : l’être humain est une créature de Dieu, «créé à l’image de Dieu», et son intelligence ne peut être réduite à une simple capacité de traitement de l’information. Relevons, avec nos mots, qu’elle est indissociable du libre arbitre, du bien commun et de son inclination vers le beau, le vrai et le bien et le salut de son âme.

À partir de ce fondement, ces documents établissent une distinction de principe entre intelligence humaine et intelligence artificielle. Relevons, contrairement à ces textes, qu’aucune définitions proposées pour l’intelligence humaine n’est communément acceptée. Mais admettons celle-ci, au sens large : «ensemble de toutes les fonctions qui ont pour objet la connaissance. En morale, ce mot désigne une certaine catégorie de notre activité qui se distingue des activités automatique ou instinctive.
L’intelligence artificielle, au contraire, est une capacité dérivée et instrumentale : elle dépend de données, de modèles et d’objectifs définis par des humains. Même lorsqu’elle produit des résultats sophistiqués, elle «n’a pas de compréhension véritable» et ne possède «ni conscience ni intentionnalité». Elle manipule des symboles sans accéder à l’expérience vécue ni au sens.

L’homme, image de Dieu, à l’ère de l’IA
Cette différence n’est donc pas seulement technique, mais ontologique. Elle a des conséquences éthiques directes. Parce que l’intelligence humaine est liée à la liberté, elle implique responsabilité ; un être humain peut répondre de ses actes. Une machine, elle, ne le peut pas. C’est pourquoi le Vatican met en garde contre toute tentation de déléguer des décisions morales à des systèmes automatisés, que ce soit dans le domaine militaire, judiciaire ou social : une décision peut être optimisée par un algorithme sans être pour autant juste.

Antiqua et nova rappelle que la valeur d’une personne «ne dépend pas de ses capacités ni de son utilité», mais du fait qu’elle est voulue par Dieu pour elle-même, et non en fonction d’une utilité extérieure. Cette affirmation entre en tension avec certaines logiques technologiques qui tendent à valoriser la performance, l’efficacité ou l’optimisation. Elle conduit aussi à refuser toute confusion entre l’acte technique de fabriquer et l’acte créateur au sens fort : l’homme peut produire des machines très élaborées mais il ne crée pas comme Dieu crée. Son pouvoir d’innovation doit être compris comme une participation limitée, et non comme une autonomie absolue.
Ainsi, la critique du Vatican ne consiste pas à rejeter l’intelligence artificielle mais à en rappeler les limites et à en encadrer l’usage à partir d’une anthropologie chrétienne. Face aux visions qui envisagent un dépassement de l’humain ou une délégation croissante de ses responsabilités aux machines, ces textes insistent sur l’irréductibilité de la personne humaine.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir ce que l’on peut faire avec l’IA, mais de garantir qu’elle demeure au service de l’homme, personne libre et responsable, ordonnée à sa fin dernière, la béatitude éternelle. —

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Eric Bertinat
À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.