La Tradition ou le Retournement de l’Ordre : Chronique d’une Perversion

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Thibaut Marqueyrol – La récente réception en grande pompe à Rome de Sarah Mullally, «évêque» de Londres, reçue en audience par le Souverain Pontife, pose avec acuité la question de l’opportunité de tels signaux. L’Église anglicane représente aujourd’hui le prototype d’un protestantisme en pleine décrépitude. Selon les données officielles de la Church of England (2024), la fréquentation dominicale moyenne s’élève à peine à 582’000 personnes pour l’ensemble de l’Angleterre, soit une chute de plus de 40 % depuis 2002.

Plus révélateur encore de l’hécatombe, et au passage preuve tangible que le «sacerdoce féminin» est un repoussoir, le nombre de candidats à l’ordination a chuté de 38 % depuis 2020. En honorant une institution qui a renoncé aux structures mêmes de l’Ordre sacerdotal et moral, Rome semble chercher un dialogue avec le vide. D’ailleurs, à ce que l’on pouvait lire dans les comptes rendus de presse, il ne semble pas que le Pape et «Monseigneur» Mullally aient abordé le sujet de l’obéissance ou de la primauté de l’un par rapport à l’autre. Sur les photos, tout le monde avait l’air de bien s’aimer et, en tout cas, on n’en était pas au point de refuser à Mme Mullally un autel pour célébrer. Célébrer quoi au juste ? On ne sait pas trop… Voilà qui laisse songeur en matière de liberté des enfants du Bon Dieu.

L’aspiration à l’Ordre
C’est précisément face à ce flou institutionnel qu’il convient de rappeler qu’il existe sans aucun doute, chez les catholiques attachés à la Tradition, une aspiration profonde à l’obéissance. Cette inclinaison ne se limite pas aux grandes orientations, mais cherche à s’incarner dans les petites comme dans les grandes choses, voyant dans la règle un chemin de sanctification. Cette disposition d’esprit, qui flirte parfois avec un soupçon de jansénisme par son goût pour la rigueur, trouve sa plus haute expression dans la confession. La pratique du sacrement de pénitence, objectivement plus forte dans ces communautés, témoigne d’une conscience aiguë du devoir : on ne s’y présente pas pour une simple écoute psychologique, mais pour restaurer un ordre rompu.

La Révolution comme désordre institutionnalisé
Cette soif d’ordre explique la difficulté de s’insérer dans une société post-révolutionnaire. La Révolution n’est pas qu’un vestige de 1789 ; elle est un processus continu qui a trouvé son paroxysme dans les années 60, à la confluence de la révolution sexuelle et d’une profonde mutation ecclésiale. Pour le fidèle traditionnel, le monde moderne propose un «ordre» qui n’est en réalité qu’un désordre érigé en norme.

De la perversion au retournement
Dès 1969, les cardinaux Ottaviani et Bacci dénonçaient le caractère intrinsèquement déficient de la nouvelle liturgie. À leur suite, l’analyse s’est étendue à l’enseignement même du cycle conciliaire : le constat n’est pas celui de simples «abus» ou de fidèles «trompés». La réalité est plus profonde : beaucoup ont été pervertis. Il est essentiel de récuser ici l’accusation de schisme. Ce que nous dénonçons est une perversion, terme qui partage avec la «révolution» l’idée radicale de retournement (versare).

Dans la perversion, on ne quitte pas l’objet, on le retourne contre sa propre fin. S’opposer à ce mouvement n’est pas vouloir se séparer, mais refuser un retournement qui a tordu le tronc même de l’Église pour qu’il se courbe vers la terre, au lieu de monter vers le Ciel.

Le marqueur de la vie : les vocations
Dès lors, comment mesurer la vitalité du vrai au milieu de ce renversement ? Ce n’est pas dans le nombre flottant des fidèles, dont la pratique est devenue aussi illisible que celle des confessions protestantes — dont l’exemple anglican est le miroir déformant —, que l’on trouve une réponse. Le seul marqueur objectif reste la croissance des vocations. Alors que les séminaires diocésains européens se vident, les ordres traditionnels affichent une croissance inverse à la courbe globale. Là où l’Ordre est encore aimé, la vie sacerdotale surgit.

L’obéissance n’est pas la servilité
On nous dira sans doute que nous sommes des pharisiens, n’obéissant que lorsque cela nous arrange. Il n’en est rien. Nous ne faisons que constater l’absence de commune mesure entre la rupture doctrinale radicale des anglicans et celle que l’on reproche à la Tradition. Pourtant, quel abîme dans le traitement ! L’exégèse traditionnelle de l’Écriture nous enseigne l’importance du sens analogique : l’obéissance n’est pas un absolu déconnecté de la vérité. Exiger une obéissance aveugle et servile de ceux qui maintiennent le dépôt de la foi, tout en laissant d’autres persévérer dans l’erreur avec une bienveillance complaisante, révèle une faille doctrinale majeure. Retourner l’obéissance en servilité pour étouffer ceux qui rappellent l’ordre immuable, c’est oublier que Rome se doit au service de la Vérité, et non l’inverse. –

 

Thibaut Marqueyrol