Après le rejet de l’initiative « Non à une Suisse de dix millions d’habitants » : ce que révèle le vote des Suisses

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Eric Bertinat – Le verdict des urnes est tombé : l’initiative «Non à une Suisse de dix millions d’habitants» a été rejetée. Au-delà du résultat lui-même, ce scrutin apporte plusieurs enseignements sur l’état d’esprit de la population suisse face aux questions démographiques, migratoires et identitaires.

Les analyses des sondages réalisés avant le vote laissaient déjà apparaître une opposition particulièrement marquée parmi les jeunes, les femmes et les habitants des centres urbains. Cette tendance n’a rien de surprenant. Depuis les années 1960, pratiquement toutes les initiatives fédérales visant à limiter l’immigration ou à réduire la croissance démographique ont affronté un front politique, médiatique, économique et culturel extrêmement large. Partis de gauche comme de droite, milieux patronaux et syndicaux, médias, associations et organisations diverses ont, une fois encore, parlé d’une seule voix contre le texte.

Cette convergence influence fortement l’opinion publique, notamment parmi les catégories de population les plus sensibles aux valeurs libérales, à la mobilité et aux grands élans internationaux. Elle contribue également à façonner une représentation positive de la croissance démographique, souvent perçue comme le signe d’une économie dynamique et d’une société ouverte sur le monde.

À cela s’ajoute une évolution profonde de la composition de la population suisse. Une part croissante des électeurs est aujourd’hui issue de l’immigration récente ou possède des liens familiaux étroits avec celle-ci. Cette réalité démographique modifie naturellement le regard porté sur les questions migratoires et contribue à expliquer pourquoi les inquiétudes relatives à une Suisse de dix d’habitants et plus ne sont pas partagées de manière uniforme.

Le vote des Suisses de l’étranger constitue également un enseignement important. Pour beaucoup d’entre eux, les débats sur la libre circulation des personnes ne relèvent pas de considérations abstraites. Ils concernent directement leur vie quotidienne, leurs déplacements, leur activité professionnelle ou leurs projets familiaux. Dans ce contexte, les incertitudes évoquées durant la campagne ont probablement pesé davantage que les promesses de solutions ultérieures. Leur vote semble avoir davantage exprimé une volonté de préserver des acquis concrets qu’une adhésion enthousiaste à la poursuite de la croissance démographique.

Un autre constat mérite l’attention. Malgré les difficultés croissantes liées au logement, à la saturation des infrastructures, à l’augmentation du trafic ou à la pression exercée sur certains services publics, une majorité de Suisses demeure globalement satisfaite de sa situation. Les tensions existent, mais elles apparaissent encore supportables pour une grande partie de l’électorat. Les problèmes observés dans d’autres pays européens sont souvent perçus comme lointains ou peu transposables à la réalité helvétique.

C’est probablement là que réside la principale explication du rejet de l’initiative. Les Suisses ne semblent pas considérer que la situation actuelle exige une correction radicale. Tant que la prospérité demeure, que la sécurité reste élevée et que les difficultés du quotidien apparaissent gérables, une majorité continue d’accepter une croissance démographique soutenue.

Les partisans de l’initiative devront tirer les conséquences de ce constat. Le débat sur l’immigration n’est pas clos pour autant. La question du logement, de l’aménagement du territoire, des infrastructures, de l’énergie ou encore de la cohésion sociale continuera à se poser avec une acuité croissante à mesure que la population augmentera.

Mais une autre question mérite également d’être posée : celle de l’intégration. Les populations étrangères déjà établies en Suisse font désormais partie durablement du paysage national. L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir combien de personnes entrent dans le pays, mais aussi comment construire une communauté nationale capable de transmettre son histoire, ses institutions, ses traditions et sa culture.

Dans une société toujours plus diverse, l’attachement à la Suisse ne devrait pas être considéré comme une attitude suspecte ou passéiste. La connaissance du pays, de ses particularités et de son héritage constitue au contraire l’un des fondements de l’intégration réussie. Car au-delà des chiffres et des statistiques, c’est bien la question de la cohésion nationale qui continuera de se poser dans les années à venir.

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Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.