Souveraineté financière dans un monde fragmenté

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Alexandra Klucznik-Schaller – «Souveraineté financière dans un monde fragmenté», tel fut le titre de cette nouvelle rencontre organisée par le Geneva Center for Neutrality (1) (GCN), le 22 avril dernier à la Société de Lecture de Genève.

Les intervenants – en majorité des représentants du secteur bancaire – réfléchissaient à l’avenir de la finance suisse dans un monde en mutation.
Les débats ont été placés sous les auspices de la Chatham House Rule, ce qui fait que nous avons été engagés à ne pas dévoiler qui a dit quoi, mais pouvons partager les observations et analyses présentées.

Ce qui a été frappant, et même confondant, c’est qu’il a d’emblée été question d’un monde «poly-centré» et que cette constatation fit consensus. Or il faut apprécier la force du message, dit par des banquiers, devant un parterre de politiques, ambassadeurs, et universitaires.
En clair, reconnaître un monde doté de plusieurs centres décisionnels, entre lesquels il faudra arbitrer, c’est de facto reconnaître la fin de l’uni-polarité, l’histoire, pour paraphraser Fukuyama a repris son cours. On comprend donc que la confiance en la probabilité que les USA redeviennent maîtres du jeu suite à la guerre en Iran est faible. Le monde, selon les banquiers, est multipolaire.

Comment la Suisse devrait s’adapter à cette nouvelle réalité, techniquement ultra-connectée et qui décuple l’effet papillon, c’est-à-dire l’imprévisibilité ? Devrait-elle acter l’abandon de la neutralité ? Les réflexions autour de cette question ont commencé par un état des atouts et alliances helvétiques et des contraintes qui limitent la marge de manœuvre du pays.

Il a été établi que la Suisse s’était mise sous dépendance dans les domaines régaliens : dépendance sécuritaire vis-à-vis des USA (achat des F-35) ; dépendance économique vis-à-vis de l’UE (reprise des sanctions à l’égard de la Russie) ; érosion de la souveraineté étatique pendant que croît la toute-puissance des sociétés transnationales. Dès lors, cette dépendance provoque des tensions structurelles lorsque la Suisse s’attend à pouvoir fonctionner librement ou à la façon avec laquelle la neutralité a été définie d’antan.

Et les tensions ont été mises en exergue sur la base de quelques exemples : tensions avec les USA (la Suisse a qualifié de guerre les actions américaines en Iran, posant un cadre juridique qui restreint les exportations d’armes) ; perte de crédibilité au Moyen Orient (des négociations de Paix se sont tenues à Oman et non pas à Genève) ; tensions avec la Russie (gel des avoirs) ; tensions avec l’opinion publique (blocage des comptes de Jacques Baud sans que la Suisse n’ait repris les consignes de l’UE (2). D’ailleurs, ce dernier point fit écho à la première rencontre organisée par le CGN le 9 avril 2025, à l’occasion de laquelle la taille critique de l’UBS fut présentée comme un risque systémique pour le pays (3) ; mutualisation des dettes certes, mais sans contraintes : les banquiers ont défendu leur liberté d’action s’agissant du gel des avoirs et fermetures des comptes.

On comprend que les enjeux sont de taille, et cela a été dit : Genève risque de voir partir les Organisations Internationales, et la Confédération, étant en perte de crédibilité, peut devoir acter la fin des prérogatives diplomatiques liées au statut d’État neutre. Certains ont cherché à minorer les aspects réputationnels et ont souligné le fait que nombre de résidents des pétromonarchies du Golfe avaient récemment rapatrié leur fortune en Suisse, mais cet argument a été contrebalancé par l’affirmation que la majorité des fonds avait été remise en gestion dans des centres financiers asiatiques comme Singapour.

Alors que faire ?
Très certainement il ne sera pas facile de balancer entre pivots multiples – Chine, Russie, Inde, Turquie, Arabie Saoudite, Brésil, corporations transnationales – pivots, qui pourront même, en fonction d’intérêts bien compris, faire front solidaire…
En bref, il faudra beaucoup négocier, mais c’est justement dans ce domaine que, selon les experts du panel, la Suisse excelle.

Au XXIe siècle, la doctrine suisse de la neutralité devrait repenser le service systémique qu’elle pourrait rendre et énoncer quelques objectifs : humanitaires, de médiation, de maintien de l’infrastructure internationale.

Il y eut également quelques discussions doctrinales liées à la définition de la neutralité même. Certains experts soutenaient que, dans un monde multipolaire et hyper mondialisé, la neutralité devrait être constamment négociée et périodiquement redéfinie, alors que d’autres, soutenus par quelques réactions du public, insistaient sur l’importance de rester attaché à une neutralité ancrée sur des principes.

Trois idées concrètes ont été soumises à appréciation ; la première concerne la création d’une bourse d’échange «neutre», c’est-à-dire une bourse qui pourrait relier des systèmes monétaires différents et serait multidevises. On peut lire la thèse des auteurs sur le site de l’INSEAD (4). Une autre proposition préconisait de travailler sur le développement de l’infrastructure numérique et un protocole de type lingua franca dédié au commerce international, à ce propos un livre blanc serait en circulation auprès des décideurs (5). Et enfin il y eut une explication qui liait les arguments en faveur de la libéralisation du marché bancaire, le développement de la concurrence, et l’accompagnement du développement numérique du commerce international (6).