Augustin avec nous

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Jean-Baptiste BlessSous ce titre, deux chanoines de l’abbaye de Lagrasse signent un livre d’entretiens avec Nicolas Diat récemment paru (1). S’ils consacrent ces lignes à leur Père fondateur, ce n’est pas seulement en hommage à celui dont ils suivent la règle, mais aussi pour souligner son actualité.

Saint Augustin (354-430) naît dans un Empire romain assailli par les grandes invasions et meurt dans une ville assiégée de l’actuelle Algérie. Il va donc développer sa pensée dans un monde en bouleversement, dont il sera non seulement le témoin, mais «comme le traducteur intérieur». Il cherchera inconsciemment «une autre unité», ecclésiale et spirituelle, à un ensemble politique défait.

Découvreur de Dieu

Sa jeunesse se passe à briller et jouir, dans «un monde baigné de soleil et de lumière» qu’a décrit Camus. Il manie la parole et aime la compagnie des amis et des femmes. Mais sa profonde inquiétude va le mener au-delà des plaisirs de la vie, aidé par les prières de sa mère Monique à qui il dit revenir «le mérite de presque tout». Il découvre le manichéisme, dans lequel il se complaît quelques années, puis se convertit à l’Église grâce à saint Ambroise, évêque de Milan.

L’ouvrage a le mérite de redonner vie à ce sensuel, insatiable et doué, qui deviendra «le grand théologien de l’intériorité occidentale». Touché successivement par la Bible, le mystère de la Création et la beauté de la liturgie, il saura d’autant mieux transmettre ces trésors qu’il ne les a reçus à l’âge adulte. Il est surtout frappé par l’Incarnation du Verbe, à une époque où la nature du Christ fait encore débat.

Converti à 32 ans, l’auteur des Confessions est baptisé l’année suivante, avec son fils naturel Adéodat. Dans le mystère de l’abaissement de Dieu – la kénose –, il apprend l’humilité divine, folie aux yeux du monde romain. Il comprend que manque aux païens ce pont vertigineux entre la pauvreté de la Crèche et l’éternité promise aux hommes. Rhéteur brillant devenu évêque d’Hippone contre son gré, il se consacrera sans relâche à la prédication du Verbe et à l’unité des chrétiens en Lui.

Prédicateur du Verbe par la charité

Le futur docteur de l’Église combat le pessimisme du manichéisme, dont il est issu, mais aussi le pélagianisme, qui réduit le rôle de la grâce. Il s’oppose aux donatistes, partisans d’une Église «pure», dont la validité des sacrements dépendrait de la sainteté des prêtres. Saint Augustin leur répond avec douceur que saint Pierre et Judas étaient prêtres malgré leurs trahisons. Il connaît d’expérience la miséricorde de Dieu et sait que «la charité divinise».

Cette charité est au cœur de la règle augustinienne : «Honorez en vos frères ce Dieu dont vous êtes devenus les temples», car «aimer son frère, c’est être capable de voir Dieu» en avant-goût. Avec la prière terrestre, les trois temps de l’éternité sont déjà rassemblés : voir, aimer et louer. Dans l’Au-delà, «cesseront les paroles que nous multiplions sans L’atteindre». Le lien entre terre et Ciel est rétabli.

Grâce à saint Augustin, le citoyen se transforme en personne ; la religion n’a plus seulement la valeur sociale de l’Empire romain : elle devient «inséparable de la vérité». Il rédige alors un Traité de la Trinité, en décrivant le Saint-Esprit comme un «complexus», une étreinte entre le Père et le Fils. Ses sermons ont un fil rouge : «Il faut croire pour comprendre et comprendre pour croire».

Combattant de la Cité de Dieu

Formé à l’école de Cicéron, saint Augustin connaît sa définition de l’amitié : «conformité des sentiments sur les choses divines et humaines». Lui va plus loin : «On aime véritablement son ami lorsqu’on aime Dieu en lui, ou parce que Dieu est en lui, ou du moins afin que Dieu soit en lui». Ainsi, l’amitié est «le lieu de la vérité».

De ces considérations découle toute sa pensée politique : «Une véritable cité ne peut être qu’une société d’amis qui, ensemble, rendent un culte au vrai Dieu». Après avoir été tenté de fuir le monde, l’ardent converti ne cessera de rassembler les hommes. La solitude des moines («monos» signifie seul en grec) conduit à la communauté. Celle-ci est certes imparfaite, comme la famille, mais déjà anticipation de la communion des saints.

En 410, Rome est prise et saccagée. Mais Augustin a jeté le ferment d’une nouvelle Cité. Il invite à vivre en bonne intelligence avec les païens : «séparé en esprit, mais au milieu d’eux». Car la nouvelle règle de vie invite à ne pas refuser le monde pour mieux le convertir. En ayant interpelé toute sa vie les incroyants et les égarés, il s’adressait déjà à notre temps de désordres et d’incertitudes.

Les auteurs résument admirablement l’actualité de cet «homme génial qui a fait l’Occident» : «Ce dont la romanité finissante avait soif parle encore à nos contemporains. (…) Nous manquons cruellement d’une sagesse unifiante qui fasse entrer en résonance la raison, la foi, le cœur et l’âme.» De ce manque peut, aujourd’hui encore, naître un désir…

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(1) Père Emmanuel-Marie, Père Michel, Nicolas Diat, Augustin avec nous, Et cet homme génial créa l’Occident, Fayard, avril 2026, 283 pages.