Eric Bertinat – Dans le chahut international provoqué par le retour de Donald Trump sur la scène mondiale, fait de ruptures unilatérales, de mépris assumé pour les alliances et de brutalité transactionnelle, un discours prononcé à Davos a marqué un tournant historique. Ce ne fut pas celui d’Emmanuel Macron, qui par l’inconséquence de sa politique intérieure comme extérieure n’impressionne plus personne, mais celui du premier ministre canadien, Mark Carney (voir son CV sur le site du WEF). Son discours fut le meilleur entendu depuis des années au World Economic Forum. Slobodan Despot, dans sa revue Antipress (25 janvier 2026), relève que «Arnaud Bertrand, l’un des meilleurs commentateurs de la géopolitique actuelle, en a été époustouflé au point d’y voir l’un des discours les plus importants prononcés par un dirigeant mondial au cours des trente dernières années». Son analyse est à lire.
La fin d’un monde de croyances politiques
Le premier ministre canadien annonce, avec une clarté rare, la fin d’un cycle idéologique ouvert après la Deuxième Guerre mondiale, et l’émergence d’un nouvel esprit occidental, fondé non plus sur la naïveté institutionnelle, mais sur l’indépendance stratégique, la défense et la diplomatie assumée. Mark Carney commence par nommer ce que beaucoup pressentaient sans oser le dire : l’ordre international hérité de 1945 est brisé. «Nous assistons à la rupture de l’ordre mondial, à la fin d’une belle histoire et au début d’une réalité plus brutale, dans laquelle la géopolitique entre grandes puissances n’est soumise à aucune contrainte.» Cette belle histoire était celle d’un monde où le commerce adoucissait les mœurs, où l’intégration économique rendait la guerre irrationnelle, où les règles suffisaient à discipliner la puissance. Une histoire que l’Occident a racontée pendant trente ans, parfois avec arrogance, en croyant qu’elle valait loi naturelle.
Mark Carney tranche net : «Chaque jour, on nous rappelle que l’ordre international fondé sur des règles est en train de s’effacer. Que les forts font ce qu’ils peuvent, et que les faibles subissent ce qu’ils doivent.» Ce constat est libérateur, car il met fin à une illusion paralysante : celle selon laquelle la stabilité mondiale pouvait être déléguée aux marchés, aux traités et à l’inertie institutionnelle.
Trump comme accélérateur, non comme cause
Le désordre actuel n’a pas été créé par Donald Trump, mais son retour agit comme un révélateur brutal. L’on oserait même dire qu’il est bienvenu, qu’il était même attendu pour rompre avec une hiérarchisation des valeurs suicidaire. L’allié américain n’est plus un pilier stable ; il est devenu une variable. Et cette réalité oblige l’Occident à penser par lui-même.
Le Premier ministre ne cite pas Trump, mais il décrit exactement l’attitude que ce dernier impose aux autres nations : «Face à cette logique, il y a une forte tendance pour les pays à se conformer, à s’adapter, à suivre le mouvement, simplement pour éviter les ennuis.» C’est ici que le discours prend une profondeur philosophique inattendue, en convoquant Václav Havel. En rappelant le pouvoir des sans-pouvoir, Mark Carney touche le cœur du problème occidental contemporain : la conformité sans conviction. «Le système ne tient pas seulement par la force, mais parce que des gens ordinaires participent à des rituels auxquels ils ne croient plus.» Extraordinaire observation de la part d’un membre du groupe Bilderberg.
Pendant trop longtemps, l’Occident a continué à afficher des slogans, multilatéralisme, règles communes, partenariats stratégiques, sans croire réellement aux conditions de leur efficacité. Mark Carney appelle à rompre avec cette posture : «Le pouvoir des moins puissants commence par l’honnêteté. L’honnêteté sur le monde tel qu’il est, et non tel que nous voudrions qu’il soit.»
Le cœur du discours est là : l’indépendance stratégique n’est plus une option idéologique, mais une condition de survie politique. «Agir dans le monde commence par être fort chez soi. Cela signifie réduire nos dépendances stratégiques, sécuriser nos chaînes d’approvisionnement, et renforcer notre capacité à nous défendre.»
Défense, diplomatie, résilience économique : tout ce que l’Occident avait relégué à l’arrière-plan au nom de la paix perpétuelle revient désormais au centre. Ce n’est pas un retour au nationalisme, mais une redéfinition de la souveraineté comme capacité d’agir, et non simple statut juridique.
La force du discours de Mark Carney est de proposer une issue qui n’est ni le suivisme américain, ni le repli solitaire. «Les grandes puissances ont leur pouvoir. Mais nous avons autre chose : la capacité d’agir ensemble, volontairement, librement.»
C’est ici que se dessine un nouvel esprit occidental : moins dogmatique, moins naïf, mais aussi plus responsable ; fondé sur des alliances choisies, sur la capacité de défense, et sur une diplomatie lucide.
L’indépendance comme nouveau centre de gravité
À Davos, Mark Carney n’a pas livré un discours de circonstance. Il a posé les bases intellectuelles d’une reconstruction politique de l’Occident, débarrassée des illusions de l’après-guerre froide, et préparée à un monde de rapports de force assumés. Dans le vacarme trumpien, ce discours agit comme un contrepoint décisif : non pas une nostalgie du passé, mais une analyse réaliste où l’indépendance politique redevient la condition de la paix, et non son contraire. -


