Eric Bertinat – Pour les seules initiatives fédérales portant directement sur l’immigration, les étrangers ou la «surpopulation étrangère», la Suisse a connu une vingtaine de scrutins nationaux depuis les années 1960. Mais le 14 juin prochain, au soir du vote sur l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions», ce ne sera pas seulement une consultation de plus. En cas d’acceptation, ce scrutin prendra la forme d’un véritable plébiscite sur la politique migratoire menée depuis soixante ans.
Et plus particulièrement sur le tournant pris au début des années 2000, lorsque les Suisses acceptèrent les accords bilatéraux avec l’Union européenne. Deux ans plus tard, le 1er juin 2002, la libre circulation des personnes entrait en vigueur. On promettait alors une immigration maîtrisée, adaptée aux besoins de l’économie, sans conséquences majeures pour l’équilibre du pays.
Vingt-quatre ans plus tard, le constat est là
Au moment de l’entrée en vigueur des accords, la Suisse comptait un peu moins de 900’000 ressortissants de l’UE et de l’AELE sur son territoire. Aujourd’hui, ils sont plus de 1,5 million. Dans le même temps, le nombre de frontaliers a explosé, passant d’environ 163’000 à plus de 400’000.
Entre 2015 et 2024 seulement, plus d’un million de ressortissants européens sont arrivés en Suisse. Même en tenant compte des départs, le solde migratoire net dépasse encore 400’000 personnes en moins de dix ans.
Pendant ce temps, la population suisse est passée d’environ 7,3 millions d’habitants en 2002 à près de 9 millions aujourd’hui.
Et les conséquences, les Suisses les vivent quotidiennement : loyers qui explosent, routes saturées, trains bondés, pression croissante sur les infrastructures, écoles surchargées, bétonisation accélérée, concurrence accrue sur le marché du travail, disparition progressive de nombreux équilibres locaux. Dans bien des régions, le sentiment grandit de ne plus reconnaître son propre pays.
Le plus frappant est peut-être ailleurs : malgré l’ampleur de ces transformations, le peuple suisse n’a cessé d’exprimer ses inquiétudes dans les urnes. Depuis les années 1960, les votations sur l’immigration, l’asile ou la libre circulation se succèdent, preuve qu’il ne s’agit pas d’une préoccupation passagère, mais d’une question fondamentale pour l’avenir du pays.
Or, pendant des années, toute critique de cette évolution a été caricaturée, disqualifiée ou moralement condamnée. Pourtant, les chiffres sont là. Et ils racontent une réalité que des millions de Suisses constatent désormais concrètement dans leur vie quotidienne.
Si donc, au soir du 14 juin, les Suisses soutiennent l’initiative de l’UDC contre l’ensemble du pouvoir politico-économique, il sera difficile pour les responsables politiques de continuer comme si de rien n’était. Un tel vote constituerait un désaveu majeur de la ligne suivie depuis des décennies par le Conseil fédéral, une grande partie du Parlement et les milieux économiques.
L’élection du Conseil fédéral de décembre 2026 ne pourraient alors ignorer ce message. Le Parlement serait appelé à représenter à nouveau les préoccupations du peuple plutôt qu’à accompagner mécaniquement les dogmes d’une mondialisation sans limites. Si les Chambres fédérales les ignorent, les élections de 2027 le lui rappelleront.
Un changement de paradigme pourrait alors s’amorcer, dans un mouvement déjà visible ailleurs en Europe : retour des frontières, priorité donnée aux intérêts nationaux, volonté de protéger la cohésion sociale et les équilibres internes. À mesure que les crises économiques, géopolitiques et identitaires s’accumulent, le modèle d’une ouverture permanente et sans frein apparaît à beaucoup comme une impasse dont les peuples européens cherchent désormais à sortir.


