Eric Bertinat – Dans l’Europe qui se relève des ruines de la Seconde Guerre mondiale, trois frères — Jean, Gérard et Hubert Calvet — que seuls quatre ans séparaient, poursuivent un dialogue sous la forme d’une correspondance régulière, commencée dans l’enfance et prolongée toute leur vie. De l’immédiat après-guerre jusqu’à 2008, leurs lettres tracent le fil discret d’une fraternité enracinée dans la foi catholique, attentive aux bouleversements du monde et fidèle à une même exigence intérieure.
Notons le chapitrage intelligent de l’ouvrage regroupant 170 lettres en 5 parties autour de la vie de Dom Gérard :
I. De l’Ecole des Roches de Maslacq au service militaire de Gérard (1944-1949)
II. De l’abbaye de Madiran à Tournay (1950-1963)
III. Le Brésil (1963-1968)
IV. De l’abbye de Tournay au prieuré de Bédouin (1968-1970)
V. A l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux (1990-2008)
Notons également qu’en début d’ouvrage, vous trouvez les courtes mais précieuses biographies d’André Charlier, de Jean Calvet, de Dom Gérard et de Hubert Calvet (pp. 15 à 26).
Leur correspondance révèle non seulement l’affection qui les unit, mais aussi la manière dont une vie spirituelle partagée irrigue leurs choix, jusqu’à l’engagement de l’un d’eux dans la fondation d’un monastère. Et puis, il y a les amis. André Charlier, directeur de l’école de Maslacq, son frère Henri, sculpteur, Jean Arfel (Jean Madiran), qui enseignera la philosophie et dira, évoquant le rayonnement d’André Charlier :
– «De l’école sont sortis des jeunes gens qui ont aussitôt donné leur vie, sous l’uniforme ou sous la Règle de saint Benoît. (…) Il n’était pas au pouvoir d’André Charlier de nous ôter de notre médiocrité, mais il nous l’a rendue insupportable : il a fait pour nous ce qu’il pouvait, le reste est notre affaire.»
Au fil du temps, on croise également Gustavo Corção, Gustave Thibon, le père Calmel, Paul Claudel — qui rendit visite à leur famille en 1914 —, le comédien et metteur en scène Jean-Louis Barrault, et même Francis Poulenc, qui envoie à Dom Gérard, alors âgé de 36 ans et sur le point de partir pour une nouvelle fondation monastique à Curitiba, au Brésil (le Mosteiro da Anunciação), un disque de l’une de ses œuvres en signe d’amitié.
On s’amuse à découvrir, au fil des lettres, les nombreux rendez-vous manqués, principalement durant les vacances, mais aussitôt regrettés. On admire l’affection que les frères témoignent à leur maman, la place qu’occupe dans cette famille la vocation de Gérard, et le suivi spirituel que celui-ci prodigue en retour aux siens. Ainsi cette « astuce » pour le Carême, sans doute en 1956, peu avant son ordination sacerdotale, que donne frère Gérard :
– «Pour Carême, tu devrais adopter cette petite pratique : le matin, au saut du lit, on baise le sol en disant : Ecce venio, Deus, ut faciam voluntatem tuam (Voici, je viens, ô Dieu, pour faire ta volonté). Et moi j’ajoute, avec la permission du Père Maître : me adjuvante Sancta Maria (Aidez-moi, Sainte Marie). C’est un verset de psaume très ancien et, dit saint Paul, prophétique de l’attitude foncière du Christ dès sa venue au monde. C’est donc très riche. Passe-le à Jean. Nous le pratiquons tous les matins et c’est très mortifiant et très vivifiant.»
Ce livre donne à lire une histoire intime traversée par l’Histoire. Les premières lettres peuvent susciter un léger sentiment de voyeurisme, l’impression d’entrer par effraction dans une famille digne d’un grand respect, restée très liée à André Charlier jusqu’à sa mort. Mais ces réticences s’estompent vite, à mesure que l’on suit la vie de cette famille, et plus particulièrement celle de Dom Gérard.
Celui-ci prend l’habit en 1950 dans la petite abbaye de Madiran, fille d’En Calcat. Trop à l’étroit, la communauté décide bientôt la construction d’un nouveau monastère à Tournay, où frère Gérard arrive en 1952. Le monastère fonde ensuite une maison au Brésil, à Curitiba ; Dom Gérard y est envoyé en 1963. Mais les innovations consécutives au concile Vatican II le bouleversent profondément, et il rentre en France en 1968. Commence alors un temps de recherche intérieure : il cherche sa voie, jetant un regard lucide et profondément croyant sur les transformations que traverse l’Église.
En 1964, il écrit à ses deux frères :
– «Je ne vous parle pas des innovations liturgiques, bien que Jean m’ait entretenu à ce sujet. Habemus Papam et Mariam Matrem Ecclesiae. On ne nous oblige pas à croire que ce qui se fait est mieux.»
À ce propos, les lettres d’André Charlier frappent par une radicalité salutaire. Le 10 novembre 1964, il écrit à la maman Calvet :
– «J’espère que Gérard est assez occupé pour ne pas penser au Concile ? Pour moi, je n’aborde jamais la lecture de l’abbé Laurentin dans Le Figaro sans que mes cheveux se hérissent.»
Puis, le 17 novembre 1964 :
– «Je me représente très bien comment Gérard doit réagir aux nouvelles du Concile. Ce que j’en lis me met hors de moi. Et pourtant ! Nous sommes dans le siècle de la médiocrité. Donc l’aggiornamento doit consister à se mettre au niveau de la médiocrité : c’est assez logique et nous ne devrions pas nous en étonner. Les évêques ne sont pas plus cultivés que le reste de l’humanité : il est normal qu’ils abandonnent sans regret des trésors précieux. Nous sommes en présence d’un vrai désastre : ce que l’Église est en train de perdre est incommensurable. Tout cela pour ne pas choquer les protestants. C’est bien mal comprendre ce que les protestants attendent de nous.»
Et puis, il y a Bédoin, et puis Le Barroux. Les lettres de Dom Gérard sont passionnantes, et elles devraient passionner aussi la jeunesse qui n’a pas connu cette merveilleuse aventure monastique. Mais, comme pour mieux vous inviter à la lecture de cet ouvrage, au titre magnifiquement poétique et tiré d’une expression de Dom Gérard, nous vous laissons le soin de l’acquérir et de découvrir par vous-mêmes toute une tranche de vie d’une famille profondément catholique, à cheval entre le XXᵉ et le début XXIᵉ siècle.
Enfin, cette remarque sur la place de la maman Calvet. Le père, terriblement absent, d’un caractère difficile et affecté par la maladie, laisse essentiellement à son épouse la responsabilité de l’éducation des enfants. C’est, une fois encore, l’occasion de rappeler le rôle indépassable de la mère de famille profondément chrétienne. Dans son texte En souvenir de ma mère, Dom Gérard relève «son culte pour la prière du soir, son souci de notre éducation, son estime pour le sacerdoce». La fréquentation, pleine d’admiration, d’estime et d’amitié, d’André Charlier et de son école fut une bénédiction méritée pour toute la famille. L’amour et la piété filiale que lui vouèrent ses enfants transparaissent dans cette correspondance. Nous pensons ainsi à toutes les mamans qui surent transmettre la foi à leurs enfants, telle la maman de Mgr Lefebvre, et bien d’autres.

Editions Sainte-Madeleine (1201, chemin des Rabassières – F-84330 Le Barroux)


