Eric Bertinat – L’inscription de Jacques Baud sur une liste de sanctions décidée par l’Union européenne a déclenché un débat très discret et superficiel dans la presse mainstream sur la liberté d’expression, l’État de droit et le fonctionnement politique de l’UE. Tandis que certains médias ont présenté l’ancien officier du renseignement suisse comme un relais d’un discours «pro-Poutine», d’autres ont choisi le silence. Une attitude d’autant plus frappante que la presse occidentale s’était mobilisée sans délai lorsque l’ancien commissaire européen Thierry Breton avait, lui, été placé sur une liste noire américaine.
Les explications de Jacques Baud
Dans une interview accordée le 6 janvier 2026 à la chaîne YouTube Host of Dialogue Works, Jacques Baud a livré sa lecture de l’affaire. Il affirme ne pas être la véritable cible des sanctions européennes, mais plutôt un «dommage collatéral» d’une opération politique visant selon lui Xavier Moreau, citoyen franco-russe vivant à Moscou et lié à des médias russes.
D’après Jacques Baud, sanctionner directement un ressortissant français aurait placé Paris dans une situation politiquement délicate. Pour éviter ce précédent, les autorités auraient élargi la liste de personnes visées, l’y intégrant afin de rendre la mesure politiquement plus acceptable. Il estime ainsi avoir été inclus pour «diluer» la portée politique de la sanction.
Au-delà de son cas personnel, Jacques Baud voit dans cette affaire une illustration du fonctionnement qu’il juge de plus en plus idéologique des institutions européennes. Contestant la validité même des accusations portées contre lui, il souligne qu’il n’a jamais été jugé par un tribunal et qu’aucune base légale claire ne définit les faits qui lui sont reprochés. Les notions de «propagande» ou de fréquentation de «sites pro-russes», utilisées pour justifier les sanctions, lui paraissent trop vagues pour constituer un fondement juridique solide.
Jacques Baud critique également le mode de décision du Conseil de l’Union européenne, qui a adopté la sanction à l’unanimité des 27 États membres. Ce caractère politique, et non judiciaire, rend toute défense particulièrement difficile : il ne s’agit pas de faire appel d’un jugement, mais de tenter de faire revenir des gouvernements sur une décision collective. Ce qui ne l’empêchera pas de saisir la Cour de justice de l’Union européenne pour contester cette décision, tout en reconnaissant que la procédure sera longue.
La réaction tardive de Berne
Face à cette situation, la Suisse est finalement sortie de son silence. Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a déposé une protestation officielle auprès de l’Union européenne, 26 jours après l’entrée en vigueur des sanctions contre son ressortissant.
Dans sa démarche, le DFAE affirme que les mesures prises par Bruxelles n’ont pas respecté la procédure régulière et qu’elles portent atteinte à la liberté d’expression. Selon Berne, Jacques Baud n’a pas eu la possibilité de se défendre ni d’être entendu, ce qui soulève de graves questions de respect de l’État de droit. Cette prise de position marque un changement notable par rapport à l’attitude initiale des autorités suisses, jugée prudente, voire distante. Dans les semaines qui ont suivi l’annonce des sanctions, plusieurs responsables politiques et militaires helvétiques avaient exprimé des réserves ou pris leurs distances avec l’ancien officier.
Pour plusieurs observateurs, le revirement de Berne serait moins le fruit d’une prise de conscience spontanée que le résultat de pressions croissantes venues de l’étranger. Des médias alternatifs et des acteurs politiques, notamment en Allemagne, se sont mobilisés pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une atteinte à la liberté d’opinion. Le journaliste Florian Warweg avait interpellé le gouvernement allemand dès le 19 décembre lors d’une conférence de presse fédérale. La réponse officielle de Berlin avait alors été claire : les sanctions seraient une conséquence normale de la lutte contre la désinformation.
Un dossier politiquement sensible
L’affaire Jacques Baud met en lumière les tensions croissantes entre sécurité politique, liberté d’expression et procédures juridiques au sein de l’Union européenne. Elle place également la Suisse dans une position délicate, partagée entre la défense de l’un de ses citoyens et son alignement sur les décisions de Bruxelles. La protestation officielle déposée par le DFAE constitue un premier signal, mais son impact réel sur la position de l’Union européenne reste, pour l’heure, incertain.
COMMENTAIRE
Sur le blog de Theresita Dussart, intitulé Quoi qu’il en coûte, l’on trouve un article consacré à l’affaire Brigitte Macron, sa supposée transexualité ainsi que sa relation pédophile avec l’actuel président de la République française (il avait alors 14 ans). Mais là n’est pas mon propos. J’extrapole de ce texte un passage que l’on pourrait imaginer pour l’affaire Jacques Baud.
Teresita Dussart écrit que ce n’est cependant pas tant cette affaire qu’elle qualifie elle-même de farfelue, ni la suite qui lui a été donnée par les autorités françaises, qui retient son attention, que le cas du galeriste, écrivain et essayiste Bertrand Scholler.
La blogueuse rappelle qu’«au bout de cette saga judiciaire burlesque, tombent le 5 janvier des condamnations pour dix personnes : toutes sont condamnées à six mois de prison avec sursis, à l’exception d’une seule peine de prison ferme». Bertrand Scholler, pour sa part, s’en sort avec du sursis, bien qu’il soit l’auteur du livre Devenir Brigitte, coécrit avec Candace Owens, et qu’il soit nommément cité dans la plainte d’origine.
Mais, selon elle, l’article devient réellement intéressant à la lecture de cette remarque : «Dix personnes ont été sélectionnées pour le rôle d’harceleurs, précisément en raison de leur réelle vulnérabilité. Xavier Poussard, par exemple, est exclu de ce casting. (…). Trop influent. Les Macron ont opté pour poursuivre des gens qui ne fassent pas de vagues. »
J’avoue avoir pensé à Jacques Baud, le Suisse de service, dénoncé par le gouvernement Macron. Le Français Xavier Moreau fait également partie de cette charrette. Pourquoi d’anciens ministres tels que Luc Ferry ou Pierre Lellouche (et bien d’autres) ne figurent-ils pas parmi les personnes contestant le discours officiel et, par conséquent, accusées d’être des relais de «propagande pro-russe» ou de diffuser des «théories du complot» ?
Au fond, le cas Jacques Baud illustre peut-être moins la volonté de réduire au silence une voix réellement menaçante que celle de désigner une figure commode. Suffisamment visible pour servir d’exemple, mais suffisamment marginale dans le champ politique national pour ne pas ébranler l’édifice, il incarne l’opposant idéal : critiquable sans danger, la Suisse étant entrée dans un processus de basculement dans l’Union européenne, donc contestable sans coût majeur. En le ciblant, le pouvoir donne l’illusion de combattre une dissidence influente tout en évitant soigneusement d’affronter des acteurs autrement plus intégrés aux cercles décisionnels. Cette stratégie du «choix sans risque» révèle moins une force qu’une prudence calculée, et souligne, en creux, les limites réelles de ce que le système politique en place accepte de considérer comme une menace. —


