Christian Bless – Sans grande surprise, la demande de la FSSPX (Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X) de pouvoir sacrer de nouveaux évêques pour assurer la continuité de son ministère auprès des fidèles s’est heurtée, de fait, à une fin de non-recevoir de la part des autorités romaines et plus précisément du Dicastère pour la Doctrine de la foi et de son Préfet le Cardinal Víctor Manuel Fernández. Effectivement, il y avait peu de chances que le personnel ecclésiastique qui occupe les allées du pouvoir dans l’Église conciliaire puisse autoriser un acte qui retentit comme un désaveu de la «pastorale», il serait plus exact de parler de «praxis», qu’ils imposent aux fidèles depuis une soixantaine d’années.
L’Église catholique et la Révélation
L’Église est Une, Sainte, Catholique et Apostolique. Elle est le Corps mystique de Jésus-Christ. Elle est Jésus-Christ répandu et communiqué. Fondée par Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai Homme, elle a reçu le dépôt de la foi et la mission de le transmettre intact. «Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé.» Comme Dieu est Un, l’Église est une. Elle a reçu en dépôt la Révélation qui est close à la mort du dernier apôtre. Elle a mission de transmettre et d’expliciter ce dépôt, de manière homogène, mais en aucun cas de le modifier, de l’adapter aux temps et aux lieux. C’est donc la devise de saint Paul : «Tradidi quod et accepi» (J’ai transmis ce que j’ai reçu). Ni plus, ni moins. Dieu EST et sa révélation dans la seconde Personne de la Trinité est l’expression de cet Être éternel et intangible. Le Christ incarné, l’Alpha et l’Oméga, est l’empreinte de Dieu. A travers les siècles, la Sainte Église scrute ce dépôt définitif pour en avoir une meilleure compréhension mais cette connaissance approfondie n’apporte aucun élément qui ne soit inclus dans le dépôt de la foi révélée et confirmée par le Christ. Comme l’enseigne le cardinal Journet, l’Église «désenveloppe» le dépôt pour le faire mieux comprendre aux intelligences et aux âmes. Elle ne modifie pas le dépôt reçu, elle en explicite les parties et les virtualités en un développement homogène du dogme (l’enseignement), sans rupture, sans modification.
L’Église est donc essentiellement Tradition, transmission. Elle transmet ce qu’elle a reçu de son fondateur. Elle n’a pas de pouvoir sur ce dépôt, elle est au service de ce dépôt, de sa transmission. C’est sa raison d’être : «Allez, enseignez toutes les nations…». Ce dépôt révèle les secrets de la vie divine, des trois Personnes de la Trinité, et d’abord que Dieu est à la fois Un et Trine. Il dit le destin de l’homme et comment il doit se mettre en harmonie avec l’être même de Dieu son Créateur. Cette révélation de l’Être divin ne peut pas plus subir de variations que l’Être divin lui-même, éternel, immuable puisqu’elle en est l’expression. «Je suis celui qui suis» révèle Dieu à Moïse (Exode 3,14) dans une formule saisissante.
L’Église et le monde
Il est clair qu’un monde dont les intelligences et les sensibilités sont ravagées par le relativisme, enivré de progrès techniques et d’un volontarisme qui lui fait croire qu’il est maître des choses et peut en disposer à volonté, sans limite aucune, ne peut concevoir, ni accepter, qu’il est limité et qu’il est soumis à une nature des choses et à une destinée qui échappe à son contrôle et à laquelle il doit adhérer afin d’accomplir pleinement son destin, ce pourquoi il a été créé. Cette destinée, cette adhésion au plan divin immuable n’est en rien un carcan, une oppression, une mutilation de sa dignité. Bien au contraire, l’assentiment libre à ce destin constitue sa grandeur et sa dignité. «La vérité vous rendra libre.»
L’Église romaine est garante de ces grandes vérités naturelles et surnaturelles ; et elle seule. Elle n’a pas le pouvoir de les modifier. Une fois encore, elle les a reçues en dépôt afin de les transmettre et les communiquer, éventuellement de les défendre. Tout au long des deux derniers millénaires, à de nombreuses reprises, elle a eu à les défendre contre des esprits faux qui, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, ont voulu attaquer ou déformer le dépôt sacré. Le clergé a souvent été en pointe dans ce combat contre le dépôt révélé prétendant le réinterpréter, l’adapter. Arius et Luther ne sont que deux exemples d’une longue série. Il importe de distinguer l’Église est sainte et sans péché mais composée de pécheurs. L’Évangile nous enseigne qu’aux premières heures de l’Église, au Mont des Oliviers, la nuit du Vendredi Saint, les Apôtres se sont enfuis au lieu de défendre le Maître et que saint Pierre, le premier pape, peu d’heures plus tard, a répondu à la servante : «Je ne connais pas cet homme». Mesurons-nous la portée de ces paroles ? A travers les siècles, les successeurs des Apôtres ne se sont pas montrés au-dessus des disciples du Christ qui avaient pourtant été les témoins de son enseignement et de nombreux miracles.
L’Église, comme son divin fondateur, est incarnée. Si elle a la tête dans le ciel, ses serviteurs piétinent dans la boue de ce monde et en sont souvent éclaboussés. A de rares exceptions près, le clergé, comme les simples fidèles, a toujours épousé, plus ou moins, les vicissitudes du monde. A titre d’exemple, dans l’histoire récente, le clergé s’est montré royaliste sous l’Ancien Régime, révolutionnaire durant les années où l’affreuse Révolution française massacrait les prêtres et les religieuses, pour adhérer à l’Empire, redevenir royalistes à la Restauration, ensuite démocrate et, plus récemment, socialistes, voire communistes de nos jours. Enfin, à l’heure actuelle, le clergé est très préoccupé par la déforestation en Amazonie, le réchauffement climatique, la fonte de la banquise (jusqu’à bénir pontificalement des glaçons), les «marges» LGBT, les dits «migrants» … et bien d’autres sujets qui ne sont pas de sa compétence et l’éloignent de sa mission divine de sanctification des âmes. Sans ajouter ici une liste de noms, notons que les clercs aujourd’hui ressemblent tristement à nos politiciens par leur ignorance, leurs préjugés, leur adhésion aux modes intellectuelles les plus folles, parfois par leurs mœurs.
FSSPX et les sacres épiscopaux
Mais il nous faut revenir au temps présent qui s’inscrit dans cette grande continuité. Avec l’autorisation bienveillante de Monseigneur François Charrière, la FSSPX a été fondée en 1970, à Fribourg, pour former des prêtres et assurer aux fidèles les sacrements nécessaires à leur salut éternel. Comme le déclarait son fondateur, Monseigneur Marcel Lefebvre, il s’agissait pour lui, archevêque de la Sainte Église, à la demande de jeunes séminaristes et de familles, de continuer de faire ce qu’il avait appris de l’Église et ce qui lui avait été commandé tout au long d’une carrière, déjà longue, au service du Christ et de Rome. Rien de plus, rien de moins. Il n’est pas ici question de relater les tribulations qui ont accompagné la vie de la FSSPX et son fondateur.
En 1988 déjà, sans aucun motif grave, l’autorité romaine lui avait refusé le sacre des évêques nécessaires à sa succession et à la survie de son œuvre sacerdotale, la FSSPX. Aujourd’hui à nouveau, près de quarante années plus tard, toujours sans motif, les autorités vaticanes refusent à ses successeurs cette même autorisation. Nous sommes face à des actes d’autoritarisme et de cléricalisme qui déconsidèrent leurs auteurs et leur font perdre le peu de légitimité qu’ils croient encore détenir. Une autorité est au service du bien des âmes et du bien commun et l’obéissance qui lui est due dépend du respect de cette finalité. Dans un récent essai (L’obéissance en question – Via Romana), Jean-Pierre Maugendre nous précise : «Mais l’obéissance dans l’Église n’est jamais aveugle ou inconditionnelle. Elle est au service de la foi pérenne transmise par l’Église, inaltérée depuis deux mille ans. Ce n’est jamais le fidèle qui juge les actes du magistère, c’est la Tradition de l’église qui le fait pour lui.»
Plus haut dans ce précieux texte, l’auteur posait le contexte en citant Guillaume Cuchet (Comment notre monde a cessé d’être chrétien – Seuil) : «Cette rupture au sein de la prédication catholique a créé une profonde discontinuité dans les contenus prêchés et vécus de la religion de part et d’autre des années 1960. Elle est si manifeste qu’un observateur extérieur pourrait légitimement se demander si, par-delà la continuité d’un nom et de l’appareil théorique des dogmes, il s’agit toujours bien de la même religion.» Lecteurs, relisez ce constat !
Cette «profonde discontinuité» nous a conduits à la situation actuelle. De vaines contorsions intellectuelles et sémantiques ont tenté de nous persuader qu’il fallait, au sujet du Concile de Vatican II, éviter une «herméneutique de rupture» et s’attacher à une «herméneutique de continuité», mais il y a dans les faits une volonté de rupture, assumée par les principaux acteurs du Concile, qui ne permet pas une «herméneutique de continuité». Cette volonté de rupture est analysée, textes à l’appui, dans de nombreux ouvrages. On ne peut procéder à une «réforme de la réforme» lorsqu’initialement il n’y a pas eu réforme mais révolution. Contentons-nous de renvoyer le lecteur au livre majeur de Roberto de Mattei (Vatican II, l’histoire qu’il fallait écrire – Contretemps) qui analyse en détail les étapes de la mise en place de cette «profonde discontinuité».
Non ! Il n’existe pas «deux rites égaux en sainteté qui doivent s’enrichir mutuellement». L’Église romaine a un rite millénaire confirmé et restauré, canonisé et protégé par la Bulle Quo primum tempore, le rite tridentin dit de Saint Pie V. Le nouveau rite de la messe (NOM – Novus Ordo Missae), imposé en faisant violence au droit et à la Tradition (aux prêtres fidèles et à l’âme des fidèles), l’a été contre le rite millénaire de la messe qu’il prétendait abroger. Ce n’était pas un rite de plus, au rabais, calibré à l’indigence intellectuelle et spirituelle du monde dit moderne.
Ce n’était pas une simple retouche, une éventuelle mise à jour des textes liturgiques. Il s’est agi d’un travail systématique de destruction de la liturgie, de l’ordinaire de la messe, du sanctoral, de l’Office divin, du rituel des sacrements. Cette entreprise de démolition rend ces nouveaux rites illégitimes et n’engage pas l’assentiment des fidèles qui ont un devoir de résister à cette œuvre impie.
De nombreux ouvrages ont analysé cette opération de démolition qui trouve ses racines dans les décennies précédant le Concile, événement qui est à la fois la conséquence d’un long travail de sape des forces modernistes condamnées par Saint Pie X et une cause accélératrice de la décomposition du catholicisme. Outre ceux cités plus haut, l’on peut se référer, entre autres, à La messe de Vatican II de l’Abbé Claude Barthe (Via Romana), à son ouvrage Les sept sacrements, d’hier à aujourd’hui (Contretemps) ; La messe de Paul VI en question de l’Abbé Anthony Cekada (Via Romana). Sans oublier l’irremplaçable Bref examen critique du nouvel ordo missae signé par les cardinaux Ottaviani et Bacci (Editions Contretemps).
Au milieu des ruines : maintenir et transmettre
Pour conclure, l’on ne trouve pas de raison qui pourrait justifier une interdiction faite à la FSSPX de procéder à des sacres lui permettant d’assurer la continuité de son œuvre sacerdotale. L’Église est essentiellement sacerdotale, ordonnée au renouvellement du Sacrifice non sanglant du Sacrifice sanglant de la Croix, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et à la distribution des sacrements nécessaires à la vie divine des âmes. Seule la haine de tout cet héritage, de ce dépôt, de la Tradition, peut expliquer cette persécution. Le pape, doit être avant tout, un père soucieux des âmes, devrait se réjouir de ce renouvellement du sacerdoce !
Nous, fidèles du rang, la piétaille qui chemine dans la nuit de ce monde, qui portons familles, nos âmes ont droit à un enseignement pleinement orthodoxe qui transmette sans amoindrissement («œcuménique» !) les vérités de la foi, à des sacrements sûrs porteurs des grâces nécessaires, à des liturgies dignes de la majesté et de l’infinie transcendance divine.
En sacrant quatre évêques en 1988, Mgr Marcel Lefebvre a sauvé le sacerdoce pleinement catholique. Il a contribué de manière déterminante à la reconnaissance de la liturgie tridentine et à sa diffusion. Sans les sacres épiscopaux, les instituts et les monastères dit «Ecclesia Dei» n’existeraient très probablement (certainement ?) pas. La FSSPX est aujourd’hui le rempart qui protège l’existence de ces œuvres religieuses qui, par ailleurs, contribuent à la sanctification des âmes, à leur place, à l’abri de ce rempart. Si la FSSPX venait à disparaître, faute d’évêques, ces institutions religieuses disparaîtraient à brève échéance sous les coups de boutoirs des pharisiens de la bureaucratie vaticane qui les haïssent et les méprisent sous leurs airs patelins et leur «souci d’unité». Le pharisaïsme est de tous les siècles.
Le 5 juillet 1988, Dom Gérard Calvet, fondateur de l’Abbaye Sainte-Madeleine du Barroux, disait au signataire de ces lignes : «Le geste de Monseigneur Lefebvre est prophétique. Il retentira dans l’histoire de l’Église». Il admettait lui-même qu’il devait son abbatiat aux sacres épiscopaux réalisés quelques jours plus tôt. Près de quatre décennies plus tard, plus que jamais, la Sainte Église a besoin de ces sacres afin de continuer l’œuvre de formation sacerdotale, de nourrir les fidèles, de soutenir les nombreuses familles religieuses qui gravitent désormais autour de la FSSPX, notamment les centaines de religieuses qui, avec une abnégation héroïque, développent des dizaines d’écoles où nos enfants sont scolarisés, où leurs âmes sont élevées vers les réalités surnaturelles. —


