Eric Bertinat – Chaque année, dans plusieurs villes de Suisse romande, à Genève, Lausanne, Fribourg ou Neuchâtel, la Passion selon saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach est donnée à l’approche du Vendredi saint. Le rendez-vous est devenu presque traditionnel. On s’y rend comme à un temps fort du Carême, non pour assister à une liturgie au sens strict, mais pour entrer dans une méditation musicale d’une intensité rare. A noter que cet oratorio sera présenté au Victoria Hall de Genève, le 16 mars à 19h. Il sera chanté par Gli Angeli Genève, formation jouant sur instruments (ou copies d’instruments) d’époque.
Certains s’étonnent peut-être qu’une œuvre composée pour le culte luthérien de Leipzig puisse trouver une telle place et le succès dans un environnement largement catholique. La question mérite d’être posée, mais elle appelle une réponse dictée par le bon sens. Car si la Matthäus-Passion est née dans un contexte protestant, son cœur est l’Évangile lui-même. Bach met en musique les chapitres 26 et 27 de saint Matthieu : l’onction à Béthanie, la Cène, Gethsémani, le procès, la Crucifixion et la mise au tombeau. La trame est celle de l’Évangile, le centre est le Christ, et la méditation qu’elle suscite rejoint la grande tradition chrétienne de contemplation de la Passion.
Les chorals luthériens qui ponctuent l’œuvre sont des prières chantées. Elles expriment la contrition, la compassion envers le Seigneur souffrant, l’abandon confiant à la miséricorde. Leur langage peut porter une coloration spirituelle propre à la Réforme, mais rien n’y contredit la foi catholique ; tout y converge vers le mystère pascal. À l’écoute, on ne perçoit pas une frontière confessionnelle, mais une profondeur spirituelle qui parle à tout cœur chrétien.
La beauté comme lieu de rencontre
Parmi ceux qui ont reconnu en Bach un témoin exceptionnel de la foi, il faut citer le cardinal Joseph Ratzinger, devenu plus tard Benoît XVI. Dans une lettre où il évoque le choral «Wenn ich einmal soll scheiden», (Quand viendra le temps de mon départ de ce monde) placé au terme de la Passion, il confie combien cette musique l’a accompagné intérieurement. Il écrit que, chaque fois qu’il entend ce chant, il est profondément touché, car il y perçoit à la fois toute la gravité de la Passion et toute l’espérance chrétienne. Pour lui, la musique de Bach rend la foi audible d’une manière qui dépasse les discours : elle atteint le cœur plus directement que bien des paroles.
Ce témoignage n’est pas isolé. De nombreux théologiens et musicologues catholiques ont vu en Bach non seulement un génie artistique, mais un véritable «théologien en musique». Sa science de la composition n’est jamais gratuite ; elle est au service du texte sacré. Les doubles chœurs qui se répondent, les arias d’une tendresse presque intime, les silences suspendus qui entourent la mort du Christ composent une architecture où la beauté devient chemin vers Dieu.
Ainsi, écouter la Passion selon saint Matthieu ne pose pas de difficulté particulière à un catholique.
Il demeure bien sûr des différences d’accent entre catholiques et protestants dans la manière de contempler la Passion. La tradition catholique l’inscrit volontiers dans l’horizon sacramentel et eucharistique, dans la continuité du sacrifice rendu présent à l’autel, et dans la communion des saints qui entoure le mystère. La tradition luthérienne, telle que Bach l’exprime, met plus directement en lumière la relation personnelle du croyant au Christ souffrant. Dans l’œuvre de Bach, ces approches distinctes ne s’opposent pas : elles éclairent, chacune à leur manière, l’unique mystère du salut.



Cette oeuvre de Bach rayonne vraiment au-delà du luthérianisme. J’avais même entendu deux francs-maçons genevois en parler avec chaleur.