Magnifica Humanitas : quand la doctrine sociale efface la doctrine du salut

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Eric Bertinat – La publication de l’encyclique Magnifica Humanitas était attendue. Consacrée à l’intelligence artificielle et aux bouleversements du monde contemporain, elle entend prolonger la grande tradition de la doctrine sociale de l’Église inaugurée par Léon XIII avec Rerum Novarum. À bien des égards, le début du texte est remarquable. Le pape y retrace avec justesse plus d’un siècle d’enseignement social catholique, rappelant les combats menés contre les excès du capitalisme, les illusions du socialisme et toutes les formes de réduction de l’homme à une simple variable économique.

Magnifica Humanitas : de la doctrine sociale à l’humanisme technocratique ?

Cette première partie s’inscrit dans la continuité des grands textes du magistère. On y retrouve le souci du bien commun, la défense de la famille, la dignité du travail humain et le principe de subsidiarité. Tant qu’elle demeure dans le sillage de Léon XIII, de Pie XI ou de Pie XII, l’encyclique présente un diagnostic solide et restitue fidèlement l’héritage de la doctrine sociale de l’Église. La lecture devient toutefois plus problématique lorsque l’on aborde ses développements post Concile Vatican II.

La doctrine sociale de l’Église est née d’une vérité simple : l’homme possède une dignité parce qu’il est créé par Dieu et appelé au salut. Or, à mesure que l’accent se déplace vers la seule dignité humaine, une question surgit : que devient la finalité surnaturelle de l’homme ? Lorsque la dignité humaine finit par occuper tout l’horizon du discours, que reste-t-il du salut ? Cette interrogation traverse toute la lecture de Magnifica Humanitas et constitue sans doute sa principale faiblesse.

Le texte multiplie les références à la personne, à ses droits, à sa participation sociale et à son épanouissement. En revanche, les thèmes traditionnellement au cœur de la vision chrétienne de l’homme apparaissent en retrait : le péché originel, la lutte spirituelle, la nécessité de la grâce, la conversion et la destinée éternelle. Certes, l’Église doit défendre l’homme, mais elle le fait précisément parce qu’il est une créature ordonnée à Dieu. Lorsque cette hiérarchie des fins s’estompe, la doctrine sociale risque d’apparaître moins comme une conséquence de la doctrine du salut que comme une forme de spiritualisation de l’humanisme moderne.

Cette impression est renforcée par certains passages consacrés à la reconstruction de la société. Le pape insiste sur la coopération, la participation collective, l’engagement citoyen et la responsabilité partagée.

L’image de Jérusalem reconstruite sous la conduite de Néhémie constitue l’un des fils conducteurs du texte. La cité nouvelle renaît grâce à l’effort commun de tous ses habitants. L’idée est belle. Mais elle repose sur une confiance considérable dans la capacité des hommes à rebâtir eux-mêmes un ordre juste.

Cette anthropologie optimiste n’est pas sans rappeler Jean-Jacques Rousseau, pour qui l’homme est naturellement bon et c’est la société qui le corrompt : l’être humain serait spontanément orienté vers le bien, et ce seraient les structures sociales telles que la propriété, l’État, les inégalités, les usages ou les raffinements de la civilisation qui introduiraient le mal dans le monde. La tradition catholique classique, héritière de saint Augustin, affirme au contraire que le péché originel a blessé la nature humaine en profondeur, rendant constamment nécessaire l’action de la grâce pour restaurer l’ordre moral.

L’intelligence artificielle réduite à une question sociale

Le cœur de l’encyclique est consacré à l’intelligence artificielle. Pourtant, le traitement de cette question surprend. Le principal angle retenu est celui du travail : automatisation, suppression d’emplois, précarisation des travailleurs, concentration du pouvoir économique et nécessité d’une protection sociale renforcée. Toutes ces préoccupations sont légitimes.

Mais l’intelligence artificielle soulève des questions autrement plus profondes. Que devient la vérité dans un monde où les machines fabriquent des contenus indiscernables du réel ? Que devient la responsabilité morale lorsque les décisions sont déléguées à des algorithmes ? Comment préserver l’intelligence humaine lorsque celle-ci s’habitue à être remplacée dans ses tâches intellectuelles ? Quel rapport l’homme entretient-il encore avec sa propre liberté ?

Ces interrogations anthropologiques et spirituelles apparaissent relativement secondaires. L’IA est analysée avant tout comme une nouvelle révolution industrielle, là où beaucoup y voient déjà une révolution de civilisation.

Face à ces dangers, le pape avance plusieurs solutions : encadrement juridique international, contrôle démocratique des technologies, maintien de la responsabilité humaine dans les décisions critiques, protection des travailleurs et développement d’une formation éthique adaptée aux nouvelles technologies.

Ces propositions relèvent essentiellement de la gouvernance et de la régulation. Elles supposent des institutions sages, des responsables éclairés et des citoyens vertueux.

Or l’histoire enseigne que les crises de civilisation ne trouvent jamais leur solution ultime dans les mécanismes administratifs. Les sociétés ne se relèvent durablement que lorsqu’elles retrouvent les principes spirituels qui les ont fondées.

L’image finale de l’encyclique oppose Babel à Jérusalem. Babel représente la technique devenue folle, la concentration du pouvoir et l’illusion prométhéenne d’une humanité autosuffisante. Jérusalem symbolise au contraire une société réconciliée, orientée vers le bien commun et reconstruite par l’effort collectif.

L’intention est noble. Mais une question demeure. Quelle Jérusalem voulons-nous bâtir ? S’agit-il d’une cité dont Dieu est véritablement le centre, où l’ordre social découle de l’ordre surnaturel et où le salut des âmes demeure la finalité suprême ? Ou d’une société simplement plus humaine, plus juste et mieux régulée ?

L’encyclique dénonce avec force les dangers d’une humanité fascinée par sa propre puissance technologique. Mais elle semble parfois répondre à cette tentation par une confiance presque aussi grande dans les capacités de l’homme à reconstruire lui-même son avenir. Toute l’ambiguïté de Magnifica Humanitas se trouve là.

Entre saint Augustin et Rousseau, entre la cité de Dieu et la cité de l’homme, le lecteur demeure parfois hésitant sur le véritable centre de gravité du texte. –

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Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.