Eric Bertinat – A quelques kilomètres de la frontière française, dans le canton de Genève, la commune de Vernier a vécu une crise démocratique sans précédent dans l’histoire électorale helvétique moderne. En France, dans le département de Seine-Saint-Denis, les élections municipales de mars 2026 ont provoqué des scènes de chaos dans deux communes populaires. Ces événements, survenus presque simultanément de part et d’autre de la frontière, posent avec une acuité rare une question que nos démocraties tardent à formuler clairement : le suffrage universel est-il encore universel lorsque le vote individuel cède la place au vote communautaire ?
Tout commence à Vernier le 23 mars 2025. Des analyses graphologiques portant sur 288 bulletins révèlent que 278 d’entre eux ont été remplis par seulement neuf individus. La Chambre constitutionnelle de la Cour de justice genevoise tire la conclusion qui s’impose : un tel niveau de falsification ne peut refléter la volonté fidèle des électeurs. Le scrutin est annulé.
L’enquête établit que les bulletins manipulés appartiennent massivement à la liste du mouvement Libertés et Justice sociale (LJS), proche de Pierre Maudet. Leur effet est mécanique et documenté : LJS se voit attribuer six sièges au lieu des trois légitimes, tandis que Le Centre est privé des trois sièges qui lui revenaient de droit.
De nouvelles élections sont organisées en novembre 2025. Rebelote : des anomalies sont à nouveau détectées. La Tribune de Genève révèle que des candidates avaient été approchées par un membre d’une liste concurrente se vantant de maîtriser «la technique utilisée lors des dernières élections». Des habitants témoignent de tentatives de récupération de leurs bulletins à domicile. Si la justice refuse cette fois d’annuler le scrutin, estimant que les bulletins litigieux ont pu être remplis en famille, des recours sont néanmoins portés devant le Tribunal fédéral. Privée de conseil municipal pendant plus de neuf mois, paralysée, Vernier ne retrouve son délibératif que le 17 mars 2026. La commune a survécu. La confiance, elle, a pris un coup dont elle ne s’est pas encore relevée.
À Le Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), le maire LR sortant Thierry Meignen, pourtant largement en tête au premier tour avec 44,89% des suffrages, est battu au second par une coalition hétéroclite soudée contre lui, à 448 voix près. La soirée électorale tourne à l’humiliation : escorté par la police municipale sous les cris de «Dehors !» lancés par une foule majoritairement très jeune, il dénonce des pressions exercées dans les bureaux de vote, un meeting illégalement financé par une association, et dépose un recours en évoquant des «irrégularités majeures». «C’est foutu», lâche-t-il, épuisé et amer et de prévenir «Ils vont supprimer la police municipale».
À Aubervilliers, même département, la défaite de la maire UDI sortante Karine Franclet est encore plus cinglante : 68,63% des voix se portent sur le candidat d’union de la gauche soutenu par LFI, dans une commune où 47% des résidents sont de nationalité étrangère et où 84% des moins de 25 ans ont au moins un parent immigré.
Une fracture démographique
La comparaison démographique est saisissante : Vernier (45,6% d’étrangers), Aubervilliers (47%) et Le Blanc-Mesnil (34%) partagent une même réalité sociologique, celle de communes où des réseaux associatifs, familiaux et communautaires ont supplanté le militantisme politique classique pour devenir les véritables machines électorales. La différence est juridique : à Vernier, les étrangers résidant depuis huit ans en Suisse votent légalement depuis 2005. En France, ils ne votent pas, mais leurs enfants, naturalisés ou nés français, constituent un électorat jeune, dense et structuré par des appartenances qui précèdent souvent la citoyenneté.
Dans les deux cas, les institutions répondent avec des outils inadaptés à la vitesse du phénomène communautaire. En Suisse, la justice a mis neuf mois de procédures pour restaurer un conseil municipal mais rien pour réellement éviter à l’avenir pareil problème : la conseillère d’État genevoise Nathalie Fontanet a averti qu’il était très important de ne pas remettre en question la manière dont on vote à Genève, basée sur la confiance. En France, des recours électoraux dont l’issue reste incertaine. Dans les deux cas, la défiance s’installe durablement.
L’ancien ministre de l’Intérieur Gérard Collomb l’avait formulé avec une lucidité que l’on n’a pas su entendre à temps : «Aujourd’hui on vit côte à côte… Je crains que demain on vive face à face.» Demain, c’est aujourd’hui. Et cela se voit dans la rue jusque dans les urnes.


