Eric Bertinat – L’échange fut brutal. Surtout du côté américain, du président Donald Trump. Du côté du pape Léon XIII, ce fut plus diplomatique mais l’on a bien senti que le courant passait mal. Au départ, un tweet rageur du locataire de la Maison blanche, promettant de «détruire la civilisation iranienne». Léon XIV, quant à lui, a fermement condamné les menaces de Donald Trump, les qualifiant de «véritablement inacceptable» la «dérive de toute-puissance» alimentant le conflit. Il a prêché pour la paix et la fin du «culte de l’argent et du pouvoir». La réponse ne tarda pas : sur Truth Social, le 47e président des USA qualifiait le pape de «faible face à la criminalité» et «terrible pour la politique étrangère». Est-ce grave docteur ?
Le National Catholic Registrer, média américain appartenant aujourd’hui au groupe EWTN Global Catholic Network, un important réseau catholique conservateur basé aux États-Unis, revient sur ces déclarations. Les propos du président Trump attaquent notamment les positions du Pape sur l’immigration et son rôle moral sur la scène internationale. Ce qui n’est pas sans fondement après le pontificat peu prudent de son prédécesseur sur cette question… Faites à chaud, elles ont été largement perçues par la presse internationale comme une rupture avec les usages diplomatiques entre chefs d’État, notamment vis-à-vis du Pape. Cette prise de position, inhabituelle dans sa forme, questionne : assiste-t-on à une dégradation des relations entre les États-Unis et le Saint-Siège ou à une simple réédition de tensions anciennes ?
Car derrière l’émotion suscitée par ces déclarations, l’histoire invite (souvent) à relativiser l’actualité. Les relations entre présidents américains et papes ont souvent été marquées par des tensions latentes : un respect protocolaire des fonctions mais aussi des méfiances religieuses, des divergences morales et des rivalités d’influence.
Dès le début du XXe siècle, des figures comme Théodore Roosevelt ou Woodrow Wilson ont été confrontées à des désaccords parfois vifs avec le Vatican, révélant des conceptions différentes du rôle de la religion dans la sphère publique et internationale. Les comprendre suppose donc de dépasser l’indignation immédiate pour les replacer dans une histoire longue, où la relation entre Washington et Rome n’a jamais été exempte de frictions.
L’incident Roosevelt–Pie X (1910)
En avril 1910, l’ancien président Théodore Roosevelt prévoit de rencontrer le pape Pie X lors d’un séjour à Rome. La rencontre est finalement annulée à la suite d’un désaccord diplomatique. Le Vatican, par l’intermédiaire du cardinal Rafael Merry del Val, conditionne l’audience au renoncement de Roosevelt à rencontrer des représentants méthodistes présents à Rome, considérés comme hostiles à l’Église catholique. Roosevelt refuse cette condition, invoquant un principe de liberté personnelle et politique. Dans une déclaration publique, il affirme : «I cannot consent to any condition which in any way limits my freedom…» (Je ne peux consentir à aucune condition qui limite en quoi que ce soit ma liberté.) Il veille toutefois à ne pas attaquer directement le Pape et précise que nombre de ses amis proches sont catholiques, soulignant ainsi son souci d’éviter une controverse confessionnelle.
La rencontre Woodrow Wilson – Benoît XV (1919)
Le 4 janvier 1919, le président Woodrow Wilson rencontre le pape Benoît XV à Rome. Il s’agit de la première rencontre entre un président américain en exercice et un pape régnant. Le contexte est celui des négociations de paix consécutives à la Première Guerre mondiale. Le Saint-Siège, exclu des discussions du traité de Versailles, cherche à faire valoir son rôle moral et diplomatique. La rencontre avec Wilson constitue donc une opportunité importante pour Benoît XV.
À Rome, cet entretien s’inscrit dans un moment diplomatique aussi inédit que délicat. Wilson, en tournée européenne, devient ainsi le premier président américain à rencontrer un pape, ouvrant la voie à une normalisation progressive des relations entre Washington et la Cité du Vatican. Cette initiative intervient alors même qu’un sentiment anti-catholique persiste aux États-Unis, alimenté par l’afflux d’immigrants catholiques au tournant du siècle.
Le récit qu’en donne la presse catholique de l’époque souligne le caractère à la fois solennel et codifié de la rencontre. Selon le magazine America, «l’arrivée du Président a été annoncée au Pape par le Maître de Chambre. Ce dernier attendait M. Wilson dans la Salle du Trône. Le Président a été immédiatement reçu par le Saint-Père, qui l’a accueilli très chaleureusement. Ils se sont entretenus pendant une demi-heure environ. On ignore, bien entendu, de quoi ils ont discuté.» Sans encore constituer une relation régulière, cette rencontre établit un précédent durable, même si les échanges directs entre présidents américains et papes ne se normaliseront véritablement que plusieurs décennies plus tard.
Franklin D. Roosevelt et le Vatican pendant la Seconde Guerre mondiale
Durant la Seconde Guerre mondiale, le président Franklin D. Roosevelt développe des relations informelles avec le Vatican. En l’absence de relations diplomatiques officielles — freinées notamment par de vieilles réticences anti-catholiques aux États-Unis — il nomme un représentant personnel auprès du Saint-Siège. L’archevêque de New York, Francis Spellman (1889 – 1967), joue également un rôle d’intermédiaire important dans ces échanges.
La position du pape Pie XII
Le pontificat de Pie XII pendant la guerre fait l’objet de débats historiographiques persistants. Le Pape condamne à plusieurs reprises la violence et exprime sa compassion envers les victimes civiles. Dans son message de Noël 1942, il déclare notamment : «L’humanité doit ce vœu à ces centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part… sont vouées à la mort ou à un déclin progressif.» Cette déclaration a été largement interprétée comme une allusion aux persécutions, notamment contre les Juifs, sans mention explicite des responsables nazis.
Dans son encyclique Sertum Laetitiae, écrit en 1939 à l’occasion du 150e anniversaire de l’installation du premier évêque américain, le Pape Pacelli rappelle «l’amitié indéfectible» entre le père de la patrie américaine et le premier pasteur de Baltimore, Mgr John Carroll, «liée par des liens de bienveillance», comme un exemple perpétuel pour la postérité du lien entre les «principes éthiques suprêmes» et la foi chrétienne. Le Pape Pie XII, évoquant l’épanouissement de l’Église catholique dans ce pays, et a rappelé en particulier l’encyclique de Léon XIII, publiée en 1895, Longiqua Oceani, sur le catholicisme aux États-Unis. «De même que l’arche de Noé portait en elle la semence d’Israël et les reliques de la race humaine, de même les navires de Christophe Colomb, en s’appuyant sur l’océan, portaient le principe des grands États et la semence du catholicisme vers les terres au-delà de la mer.»
Ronald Reagan et Jean-Paul II, la complicité
Au cœur de la guerre froide, la rencontre de 1982 entre Ronald Reagan et le pape Jean-Paul II au Vatican marque un tournant discret mais décisif. Organisée un an après les tentatives d’assassinat dont les deux hommes avaient été victimes en 1981, elle inaugure un dialogue étroit entre le président américain et le souverain pontife, unis par une même hostilité au communisme. Ce tête-à-tête, inédit par sa forme, ouvre la voie à une coopération durable. En 1984, à Fairbanks, en Alaska, Reagan salue publiquement le rôle spirituel et politique du pape, le présentant comme une figure d’espoir dans un monde traversé par les tensions Est-Ouest. Derrière les déclarations de paix, les deux dirigeants poursuivent un objectif commun : affaiblir l’influence soviétique, notamment en soutenant le syndicat Solidarność en Pologne, berceau de Jean-Paul II.
Si le Vatican a toujours nié toute alliance formelle avec Washington, les convergences sont manifestes. L’action conjointe du pape et de l’administration Reagan contribue à renforcer les mouvements d’opposition dans le bloc de l’Est. En 1989, la victoire de Solidarność en Pologne ouvre une séquence historique qui mène à la chute du mur de Berlin, puis à l’effondrement de l’Union soviétique en 1991.
Ainsi, sans constituer une alliance officielle, la relation entre Reagan et Jean-Paul II illustre une entente stratégique et idéologique, qui a pesé dans le dénouement de la guerre froide. La correspondance entre Ronald Reagan et Jean-Paul II constitue une source précieuse pour comprendre les ressorts discrets de la fin de la guerre froide. Si une partie de ces échanges est aujourd’hui accessible, notamment dans les archives présidentielles américaines, l’ensemble reste fragmentaire et soumis à des règles d’accès strictes, en particulier du côté du Vatican.
La question de leur publication complète soulève un équilibre délicat entre transparence historique et confidentialité diplomatique. D’un côté, ces documents permettraient d’éclairer plus finement les convergences stratégiques entre Washington et le Saint-Siège, notamment dans le soutien aux mouvements anticommunistes en Europe de l’Est.
De l’autre, ils s’inscrivent dans une tradition de discrétion, où la parole échangée entre chefs d’État et autorités religieuses ne se prête pas toujours à une divulgation immédiate.
Dès lors, plutôt qu’une ouverture totale, c’est une mise à disposition progressive et contextualisée qui s’impose. Elle permet à la recherche historique d’avancer sans rompre avec les exigences propres à la diplomatie.
Ces quelques épisodes illustrent une relation complexe, marquée par un équilibre entre respect mutuel, divergences religieuses et considérations géopolitiques. Si les conflits ouverts demeurent rares, les interactions entre présidents américains et papes révèlent des tensions sous-jacentes liées à la place de la religion dans la sphère publique et aux enjeux diplomatiques internationaux. Quant aux propos de Donald Trump, c’est encore une autre histoire. —

À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne.
Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.


