Décroissance : hérésie économique ou nécessité ?

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Eric Bertinat – Depuis plus d’un siècle, la doctrine sociale de l’Église réfléchit aux questions économiques en cherchant à maintenir un équilibre délicat : reconnaître les bienfaits du développement matériel sans jamais réduire l’homme à une simple réalité économique. Elle rappelle avec constance qu’aucun système économique ne peut devenir une fin en soi et que l’économie doit demeurer au service de l’homme, de la famille et du bien commun.

Dès Rerum novarum en 1891, Léon XIII dénonçait les excès d’un capitalisme qui traitait le travailleur comme un simple instrument de production. Ses successeurs ont poursuivi cette réflexion, soulignant les dangers d’une société dominée par le matérialisme et la recherche illimitée du profit. Henri Charlier résumait l’enjeu avec clarté dans La réforme politique (DMM): «Les dix commandements du Décalogue sont le fondement de toutes les sociétés stables. Tant qu’on ne l’enseignera pas aux hommes comme la base de leur vie morale, économique et politique, on ne saura résoudre aucune des questions de justice posées à notre temps.»

Or, depuis plusieurs décennies, une idée s’est imposée dans presque tout l’Occident comme une évidence indiscutable : l’économie doit croître sans cesse. Cette croissance permanente est devenue le dogme commun du patronat, des libéraux, mais aussi d’une large partie de la gauche. Les uns y voient la condition des profits, les autres celle du financement des prestations sociales. Tous partagent finalement le même présupposé : sans croissance continue, notre système économique s’effondrerait.

Cette obsession de la croissance n’est pourtant jamais réellement discutée. Toute remise en question est immédiatement présentée comme irréaliste, dangereuse ou «anti-moderne». Le ralentissement économique est assimilé à une catastrophe : chômage, faillites, crise des retraites, explosion de la dette publique, tensions sociales. Nos sociétés occidentales se sont organisées de telle manière qu’elles semblent incapables de survivre sans expansion permanente. Les États s’endettent en pariant sur la croissance future ; les entreprises investissent en anticipant une consommation toujours plus forte ; les systèmes sociaux reposent sur l’augmentation constante du nombre de cotisants et donc, souvent, sur une croissance démographique soutenue par l’immigration.

C’est précisément ce mécanisme qui apparaît aujourd’hui dans le débat suisse autour de l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions !», soumise au vote le 14 juin 2026. Ses partisans dénoncent un système qui exige toujours davantage d’habitants, de travailleurs, de logements, de routes et d’infrastructures afin de maintenir artificiellement la machine économique en mouvement. Selon eux, l’immigration massive n’est pas seulement une question humanitaire ou culturelle : elle est devenue un rouage indispensable d’un modèle économique incapable de fonctionner sans expansion démographique continue.

Leurs adversaires répondent immédiatement par l’argument devenu central dans toutes les démocraties occidentales : sans croissance, tout s’effondrerait. Plus assez de travailleurs, plus assez de recettes fiscales, plus assez de cotisations sociales. La prospérité suisse, disent-ils, dépend précisément de cette dynamique d’expansion. Mais cet argument soulève une question fondamentale : un système économique qui ne peut survivre sans croissance permanente n’est-il pas lui-même profondément déséquilibré ?

Les critiques de la croissance illimitée ne viennent plus seulement des milieux écologistes. Elles touchent désormais des philosophes, des économistes, des sociologues et même certains chefs d’entreprise. Tous constatent qu’une production toujours croissante exige davantage d’énergie, davantage de matières premières et davantage de consommation dans un monde pourtant limité. Le rapport du Club de Rome, Halte à la croissance ?, publié en 1972, avait déjà formulé cet avertissement : une croissance infinie dans un monde fini constitue une contradiction.

Mais au-delà des questions écologiques, la critique est aussi anthropologique et spirituelle. Une économie fondée sur la croissance permanente pousse inévitablement à transformer l’homme en producteur et consommateur perpétuel. Il faut acheter davantage, produire davantage, travailler davantage, renouveler sans cesse les objets, accélérer les échanges et urbaniser toujours plus les territoires. L’économie finit alors par modeler toute la société selon ses propres besoins.

Les conséquences humaines deviennent visibles : explosion du stress, solitude croissante, déracinement culturel, disparition progressive des communautés locales, fragilisation de la famille et perte du sens spirituel. Le produit intérieur brut peut augmenter tandis que le malaise social s’aggrave. Une société peut devenir matériellement plus riche tout en étant humainement plus pauvre.

Les partisans de la décroissance soutiennent précisément que l’objectif d’une société ne devrait plus être l’augmentation illimitée de la production matérielle, mais la recherche d’un équilibre plus humain. Ils proposent de relocaliser certaines activités économiques, de réduire la consommation superflue, de ralentir le rythme de vie, de préserver les communautés locales et de sortir d’une logique où toute stabilité économique dépend d’une expansion permanente. Ils affirment également qu’une économie plus sobre pourrait permettre de mieux protéger l’environnement, de réduire certaines inégalités et de redonner une place à des réalités non marchandes : la famille, les solidarités naturelles, la culture ou la contemplation.

Certes, la décroissance soulève elle-même des questions redoutables. Comment financer les retraites dans une économie stagnante ? Comment éviter le chômage massif ? Comment maintenir un haut niveau de vie sans croissance ? Ces interrogations expliquent pourquoi la plupart des gouvernements refusent d’abandonner le paradigme actuel. Une telle dépendance révèle moins la solidité du modèle que sa fragilité profonde.

La doctrine sociale de l’Église n’apporte pas de solution technique toute faite. Elle rappelle cependant une vérité essentielle : l’économie n’est pas le but ultime de la société. Une civilisation ne se juge pas seulement à la quantité de richesses qu’elle produit, mais à la qualité humaine, morale et spirituelle de la vie qu’elle rend possible.

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Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.