Eric Bertinat– Suite à mon article du 26 octobre 2025 sur le 50e anniversaire de la Fraternité à Genève (Genève et Mgr Lefebvre : histoire d’une promesse tenue), M. l’abbé Cyprien Du Crest m’écrivait : «J’ai lu avec plaisir votre article (…) Le devoir de mémoire est important.» À l’heure où les anciens ont disparu, où leurs successeurs se préparent à les rejoindre laissant leurs enfants poursuivent ce bon combat, il est important d’astiquer quelque peu ce «devoir de mémoire».
Mais, ne le cachons pas, il est triste de constater le peu d’intérêt manifesté par les jeunes pour ce passé pourtant suffisamment récent pour que l’on puisse encore en parler. Prenons l’exemple suivant : les conférences de l’abbé Ledermann sur Mgr Lefebvre, qui se sont étalées sur deux ans, et qui étaient d’une qualité et d’un intérêt extraordinaires. Lors de la première conférence, l’abbé nous a demandé combien, parmi nous, avaient connu Mgr Lefebvre. Parmi la petite quinzaine de personnes présentes, 90 % d’entre elles ont levé la main. Autant dire les anciens de la paroisse. Et les jeunes ? Absents… deux ans durant…
Reynald Secher, historien et auteur de nombreux ouvrages sur la guerre de Vendée, nous disait, lors d’une récente conférence en début d’année, détester le chauffage central. Parce qu’il chassait les membres d’une famille du coin du feu, ou de la table à manger, là où les anciens transmettaient de vive voix l’histoire, instruisaient leur descendance et tous remplissaient ainsi leur «devoir de mémoire». Bien loin des «shorts», «stories», «reels» et autres «podcasts vidéo»…
– Mais qu’importe ! dit l’homme têtu. Je vais tout de même vous parler des anciens, faire «devoir de mémoire». Au début de cette aventure, début des années 1980, il y a eu, à Genève, une véritable pépinière de vocations. Citons-en quelques unes : Les abbés +Henry La Praz, Michel Koller, +Mario Hausherr, Alain Contat (qui est professeur de la Faculté de philosophie de l’Athénée pontifical Regina Apostolorum à Rome). Et puis aussi Fredy Favre qui entre à Bédoin le 8 août 1979, donc à l’âge de 19 ans Frère Dominique Savioz prend l’habit le 3 novembre 1979. L’abbé Denis Roch était venu pour cette circonstance. Il fait Profession le 19 mars 1982. Il est toujours dans son monastère, fidèle à ses voeux.
Il y aussi le genevois Christian Wyler. Et puis aussi ces âmes ardentes qui ont choisi le Carmel : Thérèse Dusonchet, Myriame et Nicole Mees. Et puis aussi Isabelle Roth, accablée par sa santé qui entre dans la Congrégation des Sœurs de la Fraternité Saint-Pie X, à Saint-Michel-en-Brenne, avant de choisir, elle aussi, le Carmel, puis, toujours obligée par sa mauvaise santé, doit renoncer à sa vocation. Son histoire est proche de celle de l’abbé La Praz, son grand ami. Laissez-moi vous les conter, Lettre après Lettre de Perspective cartholique. Commençons par l’abbé Denis Roch, premier prieur de la FSSPX à Genève. –
Biographie de Monsieur l’abbé Denis Roch (1942–2003)
C’était en 1979 ou 1980, je ne me souviens pas avec exactitude, que j’ai rencontré l’abbé Denis Roch grâce à mes amis, les abbés Henry La Praz et Michel Koller, qui n’étaient alors pas prêtres, encore moins séminariste. Je l’ai rencontré au prieuré Saint-François de Sales, qui n’était pas encore l’école Saint-François de Sales… Un soir, il m’a accueilli, droit comme un «i», la stature d’un officier suisse, qu’il n’était plus, la poignée de main franche, les yeux dans les yeux. De ce premier contact, je me souviens que c’est l’homme en soutane qui m’a impressionnée, qui m’a marquée, je le vois encore sous le portique de l’entrée du prieuré. Une impression que j’ai ressentie quelques années plus tard face à l’abbé Michel Simoulin, lui aussi ancien officier français.
L’abbé Denis Roch fut l’une des figures les plus attachantes de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X en Suisse. À Genève surtout, son nom demeure lié aux débuts héroïques de la Tradition catholique, tant sa personnalité, son zèle et son itinéraire hors du commun ont marqué les fidèles.
Rien pourtant ne semblait le destiner à devenir prêtre catholique. Né à Genève en 1942 dans une famille protestante, fils de pasteur, il grandit dans cet univers profondément réformé qui a façonné l’âme même de la cité de Calvin. Intelligent, cultivé, porté vers les sciences, il pouvait envisager une brillante carrière et suivre sans difficulté les chemins qu’offrait le monde moderne. Mais Dieu en avait décidé autrement.
En janvier 1968, alors qu’il a 26 ans, une grâce bouleverse sa vie. Cette conversion inattendue mûrit dans la prière, portée notamment par une profonde dévotion à la Très Sainte Vierge et par la récitation du chapelet. Le jeune protestant genevois découvre peu à peu la foi catholique comme un trésor longtemps cherché sans le savoir. Le 5 juillet 1969, en pleine tourmente de l’après-concile Vatican II, il est reçu dans l’Église catholique.
La rencontre avec Monseigneur Marcel Lefebvre, le 17 décembre 1970, sera décisive. L’abbé Roch voit immédiatement en lui un évêque prêt à défendre, coûte que coûte, la foi et la tradition de toujours. Il s’engage alors avec enthousiasme dans ce combat naissant. À 29 ans, il entre au séminaire d’Écône. Quelques années plus tard, le 29 juin 1976, en ce fameux « été chaud » marqué par les tensions avec Rome, il reçoit l’ordination sacerdotale des mains de Mgr Lefebvre.
Sa première messe, célébrée à Genève le 7 juillet 1976, reste dans toutes les mémoires. L’église est comble. Aux côtés des catholiques venus nombreux se trouvent aussi plusieurs pasteurs protestants, curieux et émus d’assister au destin singulier de cet ancien coreligionnaire devenu prêtre catholique. La présence de Monseigneur Lefebvre donne à cette cérémonie un caractère presque historique.
Très vite, ses qualités humaines et son sens pratique lui valent d’importantes responsabilités au sein de la jeune Fraternité. Alors qu’il n’est encore que diacre, il est nommé économe général, puis supérieur du district de Suisse de 1979 à 1988.
Mais c’est surtout à Genève que son souvenir reste vivant. À une époque où la Tradition ne disposait de presque rien, l’abbé Roch se dépense sans compter pour offrir aux fidèles un véritable lieu de culte. Le 1er mai 1978, après avoir confié cette intention à saint Joseph lors d’un séjour à Montréal, il obtient l’usage d’une ancienne ferronnerie à Carouge. Le lieu, modeste et improbable, est transformé peu à peu en oratoire. En 1980, Monseigneur Lefebvre vient lui-même l’inaugurer. Pour beaucoup de familles genevoises, ce petit sanctuaire devient alors un foyer spirituel, un refuge où la foi traditionnelle peut vivre et se transmettre.
Après ses années suisses, l’abbé Roch poursuit son ministère en France, notamment au prieuré Notre-Dame de la Mongie à Vérac puis au prieuré Sainte Jeanne d’Arc en Périgord. Partout, il laisse le souvenir d’un prêtre simple, chaleureux, profondément surnaturel, animé d’un grand amour des âmes. Il garde un oeil sur la Suisse et suit attentivement la revue Controverses que j’ai fondée avec mes amis les abbés La Praz et Koller en 1988 et animée jusqu’en 1999.
La fin de sa vie est marquée par l’épreuve de la maladie. Une souffrance lourde, parfois très dure, qu’il accepte pourtant avec une paix profondément chrétienne. Ceux qui l’ont approché durant ces dernières années gardent le souvenir d’un homme éprouvé dans son corps mais étonnamment serein intérieurement. Il disait lui-même : «Je souffre le martyre, mais je suis très heureux dans mon cœur.»
Jusqu’au bout, il demeure fidèle à ce qui avait été le centre de toute son existence : la messe. Elle était pour lui bien davantage qu’un ministère ; elle était sa raison de vivre.
Monsieur l’abbé Denis Roch s’éteint en 2003. Il laisse aux catholiques genevois le souvenir d’un converti ardent, d’un prêtre fidèle et d’un homme qui aura consacré toute son existence à Dieu, à la Tradition catholique et au salut des âmes. Pour beaucoup, son parcours demeure encore aujourd’hui un témoignage lumineux de foi, de courage et de fidélité.


