Entretien avec Olivier Delacrétaz

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Introduction — Olivier Delacrétaz a été président de la Ligue vaudoise de 1977 à 2021. Collaborateur régulier de La Nation depuis cinquante ans, il a publié, à ce titre, une douzaine d’ouvrages ou contributions aux Cahiers de la Renaissance vaudoise. Analyste de longue date de la politique suisse et défenseur du fédéralisme, ce héraut du canton de Vaud a récemment signé un article consacré à la prochaine votation fédérale sur l’initiative pour une Suisse à dix millions d’habitants (voir La Nation, 1er mai 2026). Il y évoque notamment la méfiance d’une partie de la population envers les autorités fédérales et leur politique migratoire. L’occasion pour Perspective catholique de revenir sur ce dossier soumis à votation le 14 juin prochain et d’examiner son adéquation avec l’évolution inquiétante de la situation.

Questions/réponses

Eric Bertinat – De nombreuses initiatives sur l’immigration ont été soumises au vote populaire ces dernières années, et certaines ont été acceptées. Pourtant, leur mise en œuvre a souvent été partielle ou réinterprétée par le Parlement, dans un contexte d’opposition marquée de la gauche et des milieux économiques. Comment expliquez-vous ce décalage récurrent entre le verdict des urnes et sa traduction politique ? S’agit-il de contraintes réelles — juridiques, économiques, internationales — ou d’une réticence plus profonde d’une partie des élites à suivre la volonté populaire sur ce sujet ? Et ce phénomène se retrouve-t-il, selon vous, dans la conduite du dossier européen et de la politique migratoire ?

Olivier Delacrétaz – D’une manière générale, les autorités fédérales n’apprécient pas beaucoup la démocratie directe, qui chasse sur leurs terres et leur rappelle, parfois durement, qui les a faits rois.
En outre, le monde politique est, dans son ensemble, marqué par l’idéologie du Progrès. Cela fait que nos politiciens se placent d’emblée dans la perspective d’une unification progressive de l’humanité. Cela relativise sensiblement, à leurs yeux l’importance des frontières helvétiques et de la souveraineté qu’elles protègent.
Enfin, en matière de politique étrangère, notamment en ce qui concerne l’immigration et les relations avec l’Union européenne, les politiciens suisses sont soumis à de lourdes et continuelles pressions idéologiques et morales de la part des États voisins, de l’UE et de la gauche en général. Ils sont parfois tentés de s’y plier, quitte à passer tel vote du souverain par-dessous la jambe.
Tout cela explique sans doute le décalage récurrent dont vous parlez.

Eric Bertinat – Dans votre article, vous soulignez la complexité du texte de l’initiative de l’UDC, le manque de précision de certaines formulations, les risques d’une modification « à long terme » de la Constitution en matière démographique, ainsi que la lassitude de l’électorat. Vous écrivez notamment : «La multiplication de ce type de scrutin amortit la pointe de la démocratie directe.» Existe-t-il, aujourd’hui, selon vous d’autres voies crédibles pour agir sur l’immigration que l’initiative ?

Olivier Delacrétaz – Pour maîtriser l’immigration, il y a des lois suisses qui, sans être excellentes (je pense notamment au droit subjectif à l’asile), ont le mérite d’exister. On pourrait déjà les appliquer avec rigueur, les renforcer au besoin.
Notre capacité d’intégration et d’assimilation est aussi un élément de réponse. Mais pour que le discours assimilateur ait un sens, il faut qu’il s’adresse à un peuple conscient de sa réalité historique et politique, et raisonnablement confiant dans l’avenir. A cette exigence, chaque peuple cantonal répond à sa manière. Mais l’assimilation, le nom l’indique, n’est pas une procédure juridique d’adhésion, mais un processus organique d’absorption. Il impose un rythme et des limites à ne pas dépasser.

Eric Bertinat – Si nous voulons maîtriser l’immigration, sommes-nous face à un véritable dilemme : soutenir un texte imparfait mais potentiellement utile dans un avenir plus ou moins proche, ou le rejeter, voire s’abstenir, pour des raisons de principe ?

Olivier Delacrétaz – Le texte n’est pas seulement imparfait, il est contraire au fédéralisme sur plusieurs points, ce qui, pour la Ligue vaudoise, le rend irrecevable.
De plus, l’initiative des dix millions vise à introduire dans la Constitution, non plus une nouvelle disposition, mais toute une politique étrangère à long terme, substituant en quelque sorte un texte constitutionnel abstrait à l’action du Conseil fédéral. Cette dérive de la démocratie directe était déjà l’une des faiblesses de l’initiative contre l’immigration massive (ainsi d’ailleurs que de l’initiative « Ecopop »). En effet, peut-on sans risques déposséder durablement le pouvoir fédéral de sa compétences en matière diplomatique, qui est l’une de ses compétences fondamentales ?

Eric Bertinat – Face au recul de la natalité en Europe et aux résultats mitigés des politiques natalistes, l’immigration joue un rôle croissant dans l’évolution démographique. Doit-on y voir une évolution inévitable pour notre pays, à l’instar de ce que connaît la France ?

Olivier Delacrétaz – Vous évoquez je pense l’idée d’un « grand remplacement ». Pour une réponse politique, je vous renvoie à la deuxième question. Sur le fond, je crois qu’un grand remplacement n’est possible qu’encouragé, mieux, aspiré par l’abandon des instruments de notre souveraineté, par la décomposition de nos mœurs et par l’effacement de notre conscience d’exister en tant que peuple, ou, pour la Confédération, en tant qu’alliance de peuples cantonaux.

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Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.