Chemsex, Viagra et assurance maladie : Une distinction catholique toujours pertinente

0
3

Eric Bertinat – Cette distinction entre usage thérapeutique et usage hédoniste des substances n’est pas nouvelle. Dès les années 1950, Pie XII reconnaissait explicitement la légitimité morale de l’emploi de substances psychoactives lorsqu’elles répondaient à une indication médicale réelle (soulager la douleur, restaurer une fonction, améliorer la condition du patient) tout en condamnant leur usage visant la fuite, l’ivresse ou la désinhibition volontaire. Cette ligne est toujours suivie par l’Église catholique, qui admet l’usage médical des psychotropes et analgésiques sous contrôle thérapeutique, mais considère problématique toute consommation orientée vers la recherche du plaisir ou la perte délibérée de maîtrise de soi. Sans transposer mécaniquement un cadre moral religieux à la politique de santé publique, ce rappel éclaire une incohérence persistante : des substances reconnues comme médicalement utiles restent assimilées à du «confort» et exclues du remboursement, tandis que les conséquences de pratiques volontairement à haut risque sont pleinement prises en charge.

Cette incohérence se manifeste aujourd’hui de manière frappante dans le système de santé suisse. Il existe en effet une contradiction sanitaire et assurantielle difficile à justifier. Des patients souffrant de pathologies avérées, troubles prostatiques, urinaires ou cardiovasculaires, se voient refuser le remboursement de médicaments comme le Viagra, pourtant prescrits par un médecin pour des indications thérapeutiques reconnues. Dans le même temps, les complications liées au chemsex (ou sexe sous drogue), pratique à haut risque largement documentée, donnent lieu à une prise en charge complète par l’assurance maladie obligatoire. À Genève, les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) ont même ouvert une nouvelle consultation spécialisée au sein du Service des maladies infectieuses (Unité VIH), consacrée au chemsex, présentée comme «répondant à la nécessité d’une approche multidisciplinaire et non jugeante» (1).

Personne ne remet en cause le principe fondamental de l’accès aux soins pour toute personne en difficulté, y compris lorsqu’elle est confrontée à des addictions ou à des pratiques à risque. Ce principe devient toutefois fragile lorsqu’il s’applique sans distinction claire entre traitements médicalement justifiés et réparation des conséquences de comportements dangereux. Comment comprendre qu’un assuré atteint d’une maladie diagnostiquée, qu’il n’a ni choisie ni provoquée, doive assumer seul le coût d’un traitement prescrit, alors que les effets de pratiques connues pour leurs risques sanitaires sont supportés collectivement ?

Le débat n’est ni moral ni idéologique. Il est politique et économique. Le Viagra ne saurait être réduit, dans tous les cas, à un produit de confort. Utilisé à faible dose pour certaines pathologies, il répond à un besoin médical documenté, améliore la qualité de vie et soulage des symptômes fonctionnels. Le refuser au remboursement au seul motif qu’il touche à la sexualité traduit une approche restrictive et dépassée de la médecine. À l’inverse, la prise en charge du chemsex mobilise des ressources considérables : urgences, hospitalisations, traitements des infections sexuellement transmissibles, accompagnement addictologique et psychosexuel. Ces soins sont nécessaires et légitimes, mais ils reposent entièrement sur la solidarité des assurés et parfois sur des financements privés (1) sans que l’équilibre global du dispositif ne soit réellement interrogé.

Le problème ne réside donc pas dans le fait de soigner, mais dans la dissymétrie du soutien accordé. Le signal envoyé est troublant : les patients qui suivent les prescriptions médicales et évitent les comportements à risque sont invités à payer de leur poche, tandis que les conséquences de pratiques extrêmes bénéficient d’une couverture complète. Une politique de santé crédible ne peut durablement privilégier la réparation des dommages les plus visibles au détriment de patients atteints de maladies avérées. L’égalité d’accès aux soins suppose aussi une hiérarchisation cohérente des priorités médicales. À défaut, la solidarité sanitaire perd en lisibilité — et avec elle la confiance de celles et ceux qui la financent.

Cette réflexion gagnerait enfin à être complétée par une véritable politique de prévention du chemsex, aujourd’hui largement absente du débat public. La réponse ne peut se limiter à la réparation des dommages une fois qu’ils surviennent. Elle suppose des actions ciblées d’information sur les risques réels, un encadrement renforcé de la réduction des risques, un soutien précoce aux personnes vulnérables, ainsi qu’une responsabilisation claire des acteurs concernés. Investir dans la prévention, c’est réduire les coûts humains, sanitaires et financiers à long terme, tout en affirmant que la solidarité collective ne dispense ni de lucidité ni de responsabilité individuelle. Une politique de santé cohérente doit agir en amont, plutôt que se contenter d’intervenir lorsque les dégâts sont déjà là.

(1) La Fondation privée des HUG est la fondation des Hôpitaux universitaires de Genève et de la Faculté de médecine de l’Université de Genève. Elle consacre, en toute transparence et avec rigueur, l’intégralité des dons qui lui sont confiés au financement de projets essentiels en faveur de la connaissance médicale et de la qualité des soins, pour le bien de tous les patients et patientes.


Article précédentDu fond de la galère
Eric Bertinat
À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici