Le novlangue au XXIᵉ siècle : quand les mots cessent de nommer le réel

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Mirco Canoci – Orwell un visionnaire de son époque. Souvenez-vous de 1984, le célèbre roman dystopique de George Orwell publié en 1949. Sur le ministère de la Vérité sont inscrits trois slogans : «La guerre, c’est la paix», «La liberté, c’est l’esclavage», «L’ignorance, c’est la force». Ces formules illustrent la doublepensée, cette capacité à accepter simultanément deux propositions contradictoires.
Orwell imagine également une transformation de la langue : le novlangue. Son objectif est de réduire progressivement le vocabulaire afin de rendre certaines pensées impossibles. Contrôler les mots revient ainsi à contrôler les possibilités mêmes de la pensée.

Faut-il pour autant considérer notre société comme une version moderne de l’Océanie imaginée par Orwell ? Évidemment non. Nous ne vivons pas sous un régime totalitaire (du moins en Suisse). Pourtant, certaines évolutions contemporaines du langage interrogent notre rapport aux mots, au réel et au pouvoir.

Quand les mots ne désignent plus exactement la même réalité
Une langue évolue naturellement. De nouveaux mots apparaissent, d’autres disparaissent et certaines expressions changent de sens. Le problème commence lorsque le vocabulaire ne sert plus seulement à décrire la réalité, mais à la présenter sous un jour différent.
Le monde professionnel en fournit de nombreux exemples. Le nettoyeur devient « technicien de surface », le concierge « agent d’exploitation », tandis que les anglicismes se multiplient : manager, team leader, customer assistant, CEO…

Ces appellations ne sont pas nécessairement mauvaises. Mais pourquoi ressent-on parfois le besoin de remplacer un mot simple par une expression plus complexe ou plus valorisante ? « Technicien de surface » décrit-il réellement mieux le travail d’un nettoyeur ? Il ne s’agit évidemment pas de mépriser cette profession, mais au contraire de se demander pourquoi un métier honnête aurait besoin d’être artificiellement embelli pour être considéré comme respectable.

La même logique existe dans l’administration. Un « conseiller en personnel » évoque spontanément quelqu’un chargé d’accompagner et de conseiller. Dans la réalité, une partie importante de son travail peut consister à contrôler les recherches d’emploi et à appliquer des règles administratives. Le choix du mot n’est donc jamais totalement neutre : il met en lumière une dimension de la réalité et peut en dissimuler une autre.

L’euphémisme : rendre la réalité plus acceptable
Le phénomène est encore plus visible lorsque l’on remplace un terme jugé trop brutal par une expression plus acceptable.
Dans le domaine militaire, on parlera de «mission» plutôt que de «guerre» ou d’«opération» plutôt que de combat. À l’inverse, lorsqu’il s’agissait de la pandémie de Covid-19, Emmanuel Macron n’hésitait pas à employer le vocabulaire militaire : «Nous sommes en guerre».

Dans le monde de l’entreprise, on ne licencie plus nécessairement : on «réorganise». On ne réduit pas les coûts : on «optimise». On ne supprime pas un poste : on «rationalise les ressources humaines». Il ne s’agit pas de prétendre que chaque utilisation de ces termes constitue une manipulation. Mais la manière dont nous nommons une réalité influence incontestablement la manière dont nous la percevons. Si un licenciement devient une «restructuration», la violence sociale du phénomène paraît moins évidente. Si une guerre devient une «opération», la réalité du conflit peut passer au second plan.

Un vocabulaire de plus en plus idéologique
Notre époque connaît également une multiplication de termes qui ne sont plus seulement descriptifs, mais fortement chargés idéologiquement. L’écriture inclusive, par exemple, vise pour ses défenseurs à rendre certaines catégories davantage visibles. Ses détracteurs lui reprochent de complexifier la langue. Le débat dépasse pourtant la simple question grammaticale : il montre que le vocabulaire peut devenir un véritable terrain de confrontation idéologique. Le choix des mots autour de l’immigration est encore plus révélateur. «Réfugié», «demandeur d’asile», «migrant», «clandestin» ou «immigré illégal» ne sont pas synonymes. Chacun met l’accent sur une réalité différente et produit une représentation particulière. Le terme choisi peut donc orienter immédiatement le jugement du lecteur ou de l’auditeur.

C’est également ce que l’on retrouve dans le discours politique. Jean-Luc Mélenchon emploie notamment le concept de « créolisation » – ce qui pour d’autres est un grand remplacement ou/et une immigration de masse incotrolée, présenté comme une transformation culturelle et sociale résultant du mélange des populations et des cultures. Derrière un terme qui peut sembler neutre ou même poétique se trouve pourtant une vision profondément politique de l’évolution de la société. On pourrait multiplier les exemples : «diversité», «inclusion», «déconstruction», «transition», «identité», «discriminations systémiques»… Ces termes ne servent plus uniquement à décrire le monde : ils véhiculent souvent une grille d’interprétation de celui-ci. Orwell avait précisément compris que la bataille politique pouvait aussi être une bataille sémantique.

Les mots que l’on n’ose plus prononcer
À l’inverse, certains mots deviennent progressivement socialement indésirables. Ils ne sont pas forcément interdits par la loi, mais leur utilisation peut exposer celui qui les prononce à une réprobation sociale. Il est parfaitement légitime de vouloir éviter d’humilier quelqu’un. Mais une société libre doit également pouvoir conserver la possibilité de décrire une réalité sans que toute formulation jugée désagréable soit immédiatement considérée comme offensante. Le problème apparaît lorsque la peur d’offenser finit par prendre le dessus sur la nécessité de nommer clairement les choses.

Une langue complexe, une pensée complexe ?
Il serait toutefois excessif d’affirmer que toute évolution du vocabulaire constitue une forme de novlangue. Une langue vivante doit évoluer et certaines nouvelles catégories permettent réellement de mieux décrire le monde. Mais lorsque le vocabulaire devient excessivement complexe, technocratique ou idéologique, il peut finir par éloigner les individus de la réalité qu’il est censé décrire. La maîtrise de la langue demeure donc essentielle. Plus notre vocabulaire est riche, plus nous disposons de nuances pour comprendre et exprimer le monde. Lire, écrire et réfléchir avec précision constituent ainsi de véritables moyens de préserver notre liberté intellectuelle.

Nommer pour pouvoir penser
Orwell n’avait évidemment pas prévu Internet, les réseaux sociaux ou les algorithmes. Pourtant, son intuition demeure étonnamment actuelle : celui qui contrôle les mots exerce un pouvoir considérable sur la manière dont une réalité peut être comprise.
Il serait excessif de qualifier de «novlangue» chaque évolution du vocabulaire contemporain. Le novlangue d’Orwell était un système politique conçu consciemment pour réduire les possibilités de pensée. Notre époque est beaucoup plus complexe.
Mais 1984 nous laisse une leçon essentielle : nous devons rester attentifs à la distance qui peut se créer entre les mots et les choses.
Une société libre doit pouvoir appeler une guerre une guerre, un licenciement un licenciement, et une difficulté une difficulté, sans pour autant renoncer à la nuance, à la politesse ou à la compassion.

Car lorsque les mots cessent de décrire le réel pour commencer à le dissimuler, la langue ne sert plus seulement à communiquer. Elle devient un instrument de pouvoir. Comme l’écrivait Philip K. Dick : «L’outil de base de la manipulation de la réalité est la manipulation des mots.» Défendre les mots, c’est donc aussi défendre notre capacité à penser librement.

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Eric Bertinat
Éric Bertinat, né à Genève en 1956, est horloger diplômé et technicien en microtechnique. Il s’engage en politique dès les années 1980 et est élu au Grand Conseil genevois en 1985. Après une interruption, il retrouve le législatif genevois en 2005, jusqu’en 2013, sous les couleurs de l’UDC, dont il sera notamment secrétaire général à Genève. Élu au Conseil municipal de la Ville de Genève en 2011, il en devient président pour la période 2018-2019. Il quitte le Conseil municipal en 2023 après douze années de mandat. Engagé depuis longtemps dans la défense de la souveraineté et de la neutralité suisses, il a également milité au sein de l’ASIN. En 2010, il fonde Perspective catholique, association consacrée à l’analyse de l’actualité politique et sociale à la lumière de la doctrine sociale de l’Église. Il a également animé la revue Controverses et collabore à diverses publications.